
En observant les personnes attablées à la terrasse de son café préféré, le psychiatre Samuël Leistedt ne peut s’empêcher de penser à quatre affaires qu’il a traitées. L’expert judiciaire les raconte dans «Anatomie du crime» aux éditions Racine.
L’affaire de Tom, un quadragénaire homosexuel, pédophile multirécidiviste téléchargeant des images de jeunes garçons, arrêté pour attouchements et atteinte à l’intégrité sexuelle de mineurs, séquestrations et viols de garçons. L’histoire d’Alice, une jeune érotomane inculpée pour tentative d’assassinat sur l’épouse du gynécologue victime de son délire passionnel. Le vécu de Louis, un dépressif qui a égorgé sa femme, brisé le cou de ses deux petites filles. Un infanticide commis par Cindy, une mère déniant sa quatrième grossesse. L’auteur rend ces personnes méconnaissables afin de respecter l’éthique et la déontologie.
Les étiquettes simplifient, stigmatisent
Pourquoi ce livre? Pour le professeur à l’UMons et à l’Université libre de Bruxelles (ULB), «cet ouvrage se veut avant tout éclairant, presque comme une tentative de mettre de la lumière là où dominent habituellement l’ombre, l’incompréhension et le jugement hâtif. Car outre les aspects techniques de l’expertise psychiatrique, il ne faut jamais oublier que ces histoires sont avant tout des réalités humaines.»
Le spécialiste en psychiatrie générale et médico-légale explique ce qui semble inexplicable. Invite à réfléchir sur l’emploi d’étiquettes – comme «pervers», «pédophile», «folle», «monstre» – qui simplifient, stigmatisent.
«Ce travail d’écriture répond à une démarche plus intime et personnelle», confie l’expert. «Il est pour moi une manière d’apprivoiser les situations difficiles auxquelles je suis confronté au quotidien. Mettre des mots sur ces expériences, c’est à la fois prendre de la distance. Donner du sens. Et éviter de les laisser me submerger.»
Des millions d’heures d’écoute
Le Dr Leistedt rencontre des situations dramatiques, parfois horribles. «Au centre de toutes ces situations, un acteur principal: Homo sapiens. Cet animal extrêmement complexe, l’homme, est passionnant. C’est grâce à mes millions d’heures d’écoute que, très modestement, j’ai pu identifier quelques constantes dans son fonctionnement.»
L’homme est un animal violent… «Dans certaines régions du monde, cette violence intrinsèque est inhibée par l’apprentissage des codes et surtout des règles sociales. Dans d’autres régions, la violence est acceptée et utilisée comme un moyen d’expression. Mais il ne faut pas aller si loin: chez les personnes qui n’ont pas eu la chance de construire une base de sécurité dans leur petite enfance, de recevoir une bonne éducation – dont l’intégration des normes et des règles de vie en société, l’apprentissage de la gestion de la frustration, de la gestion de l’échec – alors la violence est latente. Et peut surgir comme un moyen de régler ses problèmes.»
Être empathique, mais pas trop
On peut se mettre à la place de l’autre, éprouver de l’empathie… «Ce mot est très à la mode aujourd’hui», réplique le chercheur. «Et il s’accompagne d’une aura trop positive. Mon expérience me permet de nuancer. Durant mes études, l’empathie nous a été vendue comme la qualité première que doit présenter tout bon médecin. C’est très beau en théorie, bien moins en pratique. En effet, un excès d’empathie peut conduire à des problèmes. Et notamment au syndrome d’usure compassionnelle que l’on observe spécifiquement dans les professions d’aide aux personnes: travailleurs sociaux, psychologues, médecins…»
«Les personnes qui en souffrent développent une sorte de trop-plein, de surcharge avec des symptômes tels que de la rumination mentale, une anxiété invalidante, de la tristesse, de l’irritabilité… À un stade extrême, cela peut conduire à une incapacité d’écouter les plaintes d’autrui. C’est pour cette raison que je suis très sceptique. Et de plus en plus, sur ce dogme qui veut que le bon soignant doit être empathique.»
Les monstres n’existent pas
Le quotient empathique des protagonistes du livre se retrouve dans la population. Seul Tom, le pédophile multirécidiviste, présente un score plus faible. Mais qui reste dans les limites de la normale.
Selon Samuël Leistedt, «ces individus ne peuvent être réduits à des figures simplistes de gentils ou de méchants et encore moins à des monstres. À mes yeux, les monstres n’existent pas: ils sont une construction rassurante qui nous permet de maintenir une distance entre eux et nous. Pourtant, cette frontière est bien plus fragile qu’on ne le croit.»
«Nos fragilités, même les mieux dissimulées, peuvent émerger à tout moment de notre vie. Il suffit parfois d’un enchaînement de circonstances – une période de vulnérabilité personnelle, un environnement stressant, une perte de repères, une maladie ou un isolement – pour faire vaciller ce que nous pensions stable.»
Nul n’est à l’abri… «Nous sommes tous, à un moment donné de notre existence, susceptibles de poser des actes qui nous échappent.»