Les armes continuent à proliférer

9 janvier 2026
par Raphaël Duboisdenghien
Temps de lecture : 4 minutes
“Les armes”, par Christophe Wasinski. Éditions de l’Université de Bruxelles. VP 10 euros

La production et la possession d’armes sont politiquement acceptables pour un nombre grandissant de personnes. Christophe Wasinski éclaire les processus qui rendent le monde dangereux pour la securité de toutes et tous dans «Les armes» aux Éditions de l’Université de Bruxelles. Collection «Débats», un outil grand public pour contrer la multiplication des ‘fake news’.

«De nombreux États continuent de soutenir la production d’armement, d’encourager l’industrie à l’améliorer, de se préparer à l’employer», constate le professeur en science politique à l’ULB. «Et d’inciter les fabricants à vendre cet armement à des États étrangers. Qui, le cas échéant, l’utiliseront contre leurs voisins. Ou contre leurs populations.»

Une conception démoniaque

Pour Christophe Wasinski, la dangerosité du monde est en grande partie la conséquence de l’existence d’un marché mondial de l’armement. Trois registres explicatifs sont régulièrement mobilisés, éventuellement combinés, pour expliquer la prolifération d’armes. Le premier est psychologique.

«Selon l’anthropologue Hugh Gusterson de l’University of British Colombia (Canada), les psychologues qui se sont penchés sur la question appréhendaient les rivalités nucléaires sous l’angle de la psychopathologie. Des psychologues considéraient que la course à l’armement nucléaire reposait sur une conception démoniaque de l’ennemi. Opposant les bons et les méchants. Et pouvant être instrumentalisée par les décideurs politiques.»

Un supposé impératif technologique

Deuxième registre. Sans gouvernement mondial, les États coexistent dans un système international anarchique. «Dans ce système, les États sont en compétition», souligne le membre du Centre de recherche et d’étude en politique internationale de l’ULB. «Ils ont l’obligation de défendre leurs intérêts. Ils doivent notamment se préparer à faire la guerre.»

Moins fondé sur la littérature universitaire que sur les écrits d’experts et de militaires, le troisième registre renvoie au déterminisme technologique… «Ceux et celles qui le propagent considèrent que l’évolution des moyens ne laisse pas d’autre choix que de les acquérir. Les travaux sociologiques sur les armes réfutent cependant cette explication. Ils montrent notamment que le développement et l’acquisition de matériel résultent de l’établissement de priorités. Et de luttes entre les bureaucraties, les entreprises et les décideurs politiques. Et non d’un supposé impératif technologique. Ce registre explicatif, parfois présenté comme relevant du bon sens, est donc inadéquat pour rendre compte de la prolifération des armes.»

Les grandes industries entrent en scène

L’origine du marché contemporain de l’armement en Europe remonte au sortir du Moyen Âge. «Des forgerons, des cloutiers, des serruriers se lancent dans la production d’armures, d’armes de chasse», explique le chercheur. «Les princes européens cherchent entre autres à renforcer leur pouvoir par l’acquisition massive d’armes à feu, et notamment de l’artillerie. Pour ces raisons, les travailleurs sont amenés à produire plus rapidement et en grandes quantités. Progressivement, ils rationalisent leur travail. Et une industrie commence à prendre corps.»

«Entre le XVIe et le début du XIXe siècle, le rôle des États impliqués dans de nombreux conflits s’affirme dans le domaine de la production d’armements face aux acteurs économiques. Cette évolution se traduit par l’apparition d’un système de production reposant à la fois sur les arsenaux publics et sur les entreprises privées gravitant autour de ceux-ci.»

Au XIXe siècle, les armes se fabriquent dans de grandes entreprises privées qui se lient au monde de la finance. Armstrong et Vickers au Royaume-Uni. Colt et Remington aux États-Unis. Krupp en Allemagne. Schneider en France. Škoda et Steyr en Autriche-Hongrie.

«Afin de se protéger des effets d’une compétition exacerbée, dans un contexte dans lequel le comportement des États en matière d’achats est considéré comme imprévisible, les grands producteurs forment un cartel. Ils s’entendent sur les prix. Et se répartissent les zones de prospection. Des entreprises rendent les États dépendants d’elles.»

Désarmement et diplomatie restent des outils précieux

Après la Seconde Guerre mondiale, l’industrie de l’armement se redéploie aux États-Unis. En particulier les avionneurs. La codépendance entre l’industrie et les militaires participe à la militarisation de ‘la guerre froide’. Les livraisons d’armes permettent aux États autoritaires de mener des opérations contre-insurrectionnelles. De réprimer leurs populations. La corruption contribue au bon fonctionnement du marché.

Le Pr Wasinski conclut qu’«aussi insatisfaisants soient-ils, le désarmement et la diplomatie restent des outils précieux pour éviter de se laisser piéger par le champ industriel de l’armement. Et les intérêts particuliers de ses auteurs.»

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