Le français est à vous

par Raphaël Duboisdenghien
Durée de lecture : 4 min

Organisateur d’une septantaine de congrès et de colloques, auteur de quelque 600 travaux, traduits en une vingtaine de langues, Jean-Marie Klinkenberg publie «Votre langue est à vous» aux éditions EME. Le professeur émérite de l’Université de Liège (ULiège) visite 40 ans de politique linguistique en Belgique francophone. Entremêlés d’expériences de terrain, de notations théoriques ou méthodologiques.

«Votre langue est à vous» par Jean-Marie Klinkenberg. Editions EME. VP 16 euros, VN 11,99 euros
«Votre langue est à vous» par Jean-Marie Klinkenberg. Editions EME. VP 16 euros, VN 11,99 euros

Les usagers priment

«Ce terrain de la langue, je ne l’ai pas choisi», raconte le président du Conseil de la langue française et de la politique linguistique en Fédération Wallonie-Bruxelles. «Il était là depuis ma plus petite enfance. J’y jouais déjà quand je m’interrogeais sur le sens des mots. Quand j’en inventais de nouveaux en tapant à deux doigts sur l’antique machine à écrire remisée au grenier. Et quand je rêvais sur les planches du Petit Larousse familial. Mais si je sentais alors confusément qu’il y avait quelque chose de commun entre les mots grossiers, le wallon de ma cour de récréation et l’argot, je ne savais pas encore que la langue était un outil, un réconfort, un rempart, un secours, une arme, une liberté.»

Jean-Marie Klinkenberg a souvent souffert d’une méprise. «Combien de fois m’est-il arrivé d’être présenté, dans telle ou telle enceinte, comme un défenseur du français. Comme un héraut, ou comme un amoureux de notre belle langue. Sans toujours bien dissiper le malentendu ou conjurer l’ambiguïté, j’ai souvent tenté de préciser que ce qui me préoccupait n’était pas tant la langue française que le sort de certaines et de certains de celles et ceux qui la parlent, ou qui sont en contact avec elle.»

 

Au commencement était le Québec

La politique linguistique s’intéresse à l’éducation, la recherche et développement, la formation et l’emploi, la protection des travailleurs et des consommateurs, l’accès aux techniques de communication, les contacts entre citoyens et pouvoirs publics… Le membre de la classe des Lettres et des Sciences morales et politiques de l’Académie royale de Belgique centre son livre sur ses préoccupations. Les tâtonnements, le top et le flop du Conseil de la langue française installé en 1985.

Le Pr Klinkenberg s’appuie sur le Québec. «La grande leçon de la politique linguistique québécoise est sans doute dans un grand renversement qui a déplacé l’intérêt de l’outil au sujet. Grâce à ce renversement, la langue est moins un objet de délectation qu’un instrument servant à combattre les inégalités, individuelles ou collectives, et à assurer l’intégration sociale.»

La tyrannie de l’orthographe

En 1990, après la France, le Conseil s’engage dans la réforme de l’orthographe. Ce n’est pas un succès…

«Parce que, dès qu’il s’agit de toucher à l’orthographe, le francophone se rebiffe», explique le linguiste. «Ensuite parce que si le projet fut bien préparé en amont, le nécessaire travail d’explication à mener en aval fut pris à la légère. D’où une désinformation.»

«À mes yeux, ce toilettage, tout léger qu’il fût, était une contribution à l’équité culturelle dont j’ai fait l’objectif de la politique linguistique. Quand on songe aux milliers d’heures gaspillées à l’orthographe, aux dégâts psychologiques qu’elle cause, une mesure qui permettrait d’épargner ne fût-ce qu’une minute de ce temps est bienvenue.»

Écrire pour être compris

Le Pr Klinkenberg est sensible à la lisibilité des textes destinés au grand public. Les écrits administratifs, des compagnies d’assurance et des banques…

«Cette question était pour moi plus qu’une question de justice: une contribution à la lutte contre la violence langagière. Chez l’usager ou le client, ces textes suscitent un sentiment d’impuissance et de frustration. Et surtout, ils créent des inégalités. En effet, combien de citoyennes ou de citoyens qui devraient être les premiers bénéficiaires de primes ne les demandent même pas. Rebutés par la complexité des procédures dans lesquelles le langage joue un rôle majeur.»

Dans sa politique d’écriture citoyenne, le linguiste a privilégié l’organisation de cellules de lisibilité pour revoir les textes. La confection de manuels. La réalisation d’outils informatiques. La formation d’écrivains publics…

Féminiser les métiers

Ouvert à plusieurs reprises pendant ses 3 mandats, le dossier féminisation a donné le plus de satisfaction au linguiste. «Il y eut des sarcasmes, des lazzis, de grasses plaisanteries. Et de la grosse artillerie: on vit même un certain Secrétaire perpétuel de l’Académie française exhorter son homologue belge à enrayer cette folie.»

«Les pratiques ont spectaculairement évolué au cours des 40 dernières années», se réjouit Jean-Marie Klinkenberg. «Et cette évolution s’est produite à une vitesse surprenante, lorsqu’on connaît la dynamique habituelle de la mutation des langues.»

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