Par un curieux mélange de hasard, de science et d’intuition archéologique, un temple monumental appartenant à la culture Tiwanaku a récemment été identifié sur le site de Palaspata, en Bolivie, bien au-delà du cœur traditionnel de cette civilisation.
Notamment grâce au travail de Christophe Delaere, archéologue de l’Université libre de Bruxelles. Cette découverte, fruit de recherches pluridisciplinaires, s’inscrit dans un effort plus large de compréhension d’une culture longtemps négligée, souvent reléguée à l’ombre des Incas.
Une découverte inattendue… mais entrevue de longue date
Le site de Palaspata n’a pas été mis au jour lors d’une campagne de fouilles planifiée, mais dans un contexte d’archéologie préventive, initiée par la construction d’une nouvelle autoroute entre La Paz et Cochabamba. Ce sont les travaux menés en 2021 par l’archéologue bolivien Calla Maldonado qui ont permis de confirmer l’existence de structures évoquées dès 1952 par l’archéologue suédois Rydén, restées longtemps ignorées.
À la faveur d’une collaboration internationale impliquant l’archéologue José Capriles, un architecte et Christophe Delaere, expert de la culture Tiwanaku, le site a été localisé par télédétection en marge des opérations de fouilles préventives. C’est alors qu’est apparue une structure quadrangulaire monumentale, typique de l’architecture Tiwanaku. Ce n’est qu’en vérifiant sur le terrain la présence de matériel archéologique caractéristique (céramiques, fondations, éléments cérémoniels), que les chercheurs ont pu confirmer qu’il s’agissait d’un temple relevant de cette culture.
« Ce temple, probablement construit entre 600 et 1000 de notre ère, est le troisième jamais découvert hors du cœur géographique tiwanaku, au sud du lac Titicaca », explique Christophe Delaere. « Surtout, c’est le premier à être aussi bien documenté, avec des données spatiales, architecturales et matérielles solides. Sa position stratégique, à la jonction entre les hautes terres de l’Altiplano et les vallées amazoniennes, laisse entrevoir un rôle de contrôle des flux économiques, politiques et culturels.»
La culture Tiwanaku : un pouvoir diffus mais structuré
Longtemps, la culture Tiwanaku a été interprétée comme un empire centralisé, comparable à celui des Incas ou des Waris. Mais les découvertes récentes, dont celles de l’archéologue plongeur belge dans les profondeurs du lac Titicaca, ont contribué à nuancer ce modèle impérial.
« La vision actuelle privilégie une structure plus fluide, fondée sur un réseau de comptoirs commerciaux, de colonies pastorales et de centres cérémoniels, liés entre eux par des caravanes de lamas », précise Christophe Delaere.
« La société Tiwanaku, essentiellement agro-pastorale, tirait sa puissance de la gestion des troupeaux, de la production textile (les tissus étant l’un des biens les plus précieux à l’époque) et du contrôle des voies commerciales reliant la cordillère des Andes aux forêts de l’Amazonie et jusqu’aux côtes pacifiques ».
“Palaspata s’inscrit parfaitement dans cette logique. Son temple, ou plutôt ce complexe monumental à fonctions multiples, semble avoir servi à la fois de poste de contrôle, d’entrepôt, de centre rituel et de point de passage obligé pour les caravanes franchissant la montagne », estime l’archéologue.
Un modèle pour expliquer l’existence d’autres sites similaires
En identifiant les caractéristiques architecturales d’un centre Tiwanaku excentré, les chercheurs disposent désormais d’un modèle pour repérer d’autres sites similaires. Cette découverte permet de mieux cerner la géographie du pouvoir Tiwanaku. Il semble bien qu’il n’était pas de type « impérial », mais qu’il se composait de nœuds stratégiques interconnectés, chacun assurant une fonction spécifique dans le réseau d’influence de cette culture.
Les prochaines étapes de recherche sur Palaspata passeront sans doute par des campagnes de télédétection géophysique (radar au sol, mesures magnétiques) pour cartographier les sous-structures enfouies. Ensuite, viendront des fouilles plus ciblées pour mettre au jour les murs du sous-bassement du temple. D’autres objets archéologiques pourraient aussi permettre aux archéologues d’affiner le fonctionnement du complexe.
Plus largement, la découverte de Palaspata confirme que les grands axes routiers boliviens actuels suivent souvent les tracés ancestraux des caravanes Tiwanaku, repris ensuite par les Incas. Cette continuité des chemins rappelle à quel point la géographie a conditionné les échanges et les logiques de pouvoir dans les Andes.