© Laetitia Theunis

Le libéralisme économique a trahi la pensée de Darwin 

par Laetitia Theunis Durée de lecture : 5 min

Qui était Charles Darwin ? Et comment est-il parvenu, petit à petit, à forger sa théorie de l’évolution des espèces ? C’est à ces questions que propose de répondre l’exposition temporaire Darwin, l’original.

Reproduction du Beagle sur lequel Darwin a navigué durant 5 ans
© Arnaud Robin – EPPDCSI

Elle suit, de façon chronologique, l’itinéraire intellectuel et la maturation des idées de Darwin. Né dans une famille bourgeoise en Angleterre en 1809, il est baigné dès l’enfance dans une éducation religieuse qui clame que la nature est l’oeuvre de Dieu. En 1831, il embarque comme naturaliste à bord du Beagle, un navire d’exploration scientifique qui l’emmènera aux quatre coins du monde. Ce voyage durera cinq ans. Suite aux observations scientifiques qu’il fera tout au long de l’expédition, à son travail d’analyse et à sa pensée, il parvient peu à peu à déconstruire ses origines. Son approche scientifique lui permet de comprendre la lente transformation des espèces  au fil des générations et d’en déduire l’absence d’un dieu créateur.

L’exposition  est  agencée selon l’ouvrage phare de Darwin, L’Origine des espèces. « On a transposé la matière première de sa pensée en dispositifs muséographiques variés et didactiques. Cela permet au visiteur de changer de posture et de façon de réfléchir pour rentrer dans la tête de Darwin », explique Christelle Guiraud, commissaire de l’exposition, présentée pour la première fois en 2015 à la Cité des Sciences à Paris.

Trois livres pour une théorie unifiée de l’évolution de la vie sur Terre

Publiés à Londres en 1859, les 1250 exemplaires de L’Origine des espèces sont vendus en une seule journée. Charles Darwin y développe un long argumentaire pour convaincre comment la descendance des êtres vivants se trouve modifiée depuis l’origine, génération après génération, sous l’action d’un mécanisme qu’il nomme sélection naturelle.

A bord du Beagle, il y a 404 livres. Darwin profite de la lenteur du voyage pour les lire les uns après les autres. Ils contribueront à l’élaboration de sa pensée. Ce dispositif muséographique en dit plus sur ces ouvrages © Arnaud Robin- EPPDCSI

Quelque onze ans plus tard, il publie la Filiation de l’homme. « Il met en avant que l’humain est un être vivant parmi les autres. Il est, lui aussi, soumis à la pression de l’environnement et a été sélectionné par sélection naturelle. Les humains et les autres êtres vivants possèdent des caractéristiques et des ancêtres communs. C’est un gros pavé dans la mare à l’époque. C’est accueilli avec pas mal de remous par la société d’alors », précise Christelle Guiraud .

Dans cet ouvrage, il décrit un nouveau mécanisme complémentaire appelé sélection sexuelle. La compétition entre individus pour la reproduction sexuée peut aussi être un facteur majeur d’évolution de certains traits inexplicables dans le seul cadre de la sélection écologique, l’exemple le plus connu cité par Darwin étant celui de la queue du paon.

En 1872, dans l’Expression des émotions chez l’homme et les animaux, Darwin jette les bases de l’éthologie. Il conforte cette continuité entre humains et animaux en mettant en exergue les comportements et les émotions, comme la peur et l’empathie, qu’ils ont en commun.

Libéralisme économique et eugénisme : ces deux idées ont détourné la pensée de Darwin

La pensée de Darwin a été moult fois trahie. Le darwinisme social en est l’un des plus flagrants exemples. Cette doctrine politique évolutionniste du XIXe siècle, dont le sociologue Herbert Spencer fut à l’origine, postule que la lutte pour la vie entre les hommes est l’état naturel des relations sociales. Elle préconise de supprimer les institutions et comportements qui font obstacle à l’élimination des humains les moins aptes et à la survie des plus aptes. Spencer prône ainsi la dérégulation économique pour « améliorer l’espèce humaine ». Mais, selon la théorie de Darwin, la sélection naturelle transforme les espèces sur le très long terme, elle ne les améliore pas.

Autre usurpateur de la pensée de Darwin, Francis Galton, le père de l’eugénisme.

« Ils s’appuient tous deux sur le « Struggle for life » (« la lutte pour l’existence ») qu’ils traduisent en « la loi du plus fort » . Mais, selon Darwin, qui l’explique très bien dans son ouvrage Filiation de l’homme, l’être humain est plutôt faible car, il est, entre autres, très dépendant à sa naissance et met du temps pour être autonome. Si l’humain a finalement été sélectionné par la sélection naturelle, c’est pour ses capacités d’empathie, mais aussi pour ses instincts sociaux et de coopération qui sont très forts. Darwin montre que, concernant les humains, ce n’est pas du tout la loi du plus fort qui s’exprime », poursuit la commissaire de l’exposition.

Eveiller l’esprit critique

Après cette mise au point qui remet les idées en place, on revient au temps présent pour explorer les sciences contemporaines de l’évolution. En 2019, la théorie de Darwin est toujours stable. L’exposition se termine par une rencontre intime avec le savant anglais. On le découvre humaniste, anti-esclavagiste, père très impliqué auprès de ses 10 enfants et travailleur sans relâche fuyant les mondanités.

L’exposition se tient jusqu’au 2 février 2020. Elle est accueillie à la Cité Miroir par le Centre Laïque de la Province de Liège. En parallèle à Darwin, l’original, celui-ci présente son exposition Tous croyants ? qui propose d’éveiller l’esprit critique de chacun sur les thèmes des croyances et  de la rationalité.

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