Dans un contexte où la relocalisation alimentaire est un enjeu majeur, il est nécessaire d’adapter notre agriculture au dérèglement du climat. A l’instar du blé dur et du soja, des plantes initialement méridionales mises à l’essai dans des parcelles en Wallonie par le CRA-W, le tournesol pourrait avoir un avenir doré. Cette année, il recouvre 500 hectares essentiellement en Condroz et en Famenne, où les sols plus argileux, lourds et séchants, se prêtent bien à son développement.
En moyenne, un hectare de tournesol produit 3 tonnes de grains, dont 30% sont convertis en huile. A la grosse louche, la récolte de cette année devrait donc permettre de produire quelque 500.000 litres d’huile de tournesol « made in Wallonia ». Cette huile sera principalement commercialisée en vente directe, à la ferme ou dans les commerces de proximité. Une partie de la production alimentera également le circuit des friteries.

Evolutions climatique et variétale
Cette plante couleur soleil et évocatrice des paysages du sud de la France a été testée avec succès en Wallonie en 2020. « Un premier essai exploratoire, mené une vingtaine d’années plus tôt, s’était pourtant soldé par un échec. Mais depuis, les conditions sont réunies pour que cette nouvelle culture fonctionne », explique Coline Crevits, chercheuse au sein de l’unité de productions végétales du Centre wallon de Recherches agronomiques (CRA-W).
« D’une part, les printemps sont devenus plus chauds et plus secs, ce qui permet d’implanter le tournesol plus tôt dans la saison. D’autre part, les sélectionneurs français ont développé des variétés de plus en plus précoces, qui nécessitent une moindre accumulation de chaleur pour arriver à maturité et être récoltées : c’est ce qu’il nous fallait car, chez nous, l’idéal est de pouvoir récolter le tournesol dès la mi-septembre. Au-delà de cette période, l’arrière-saison est souvent humide, ce qui complique la récolte de graines suffisamment sèches », poursuit-elle.
Développement d’une filière
En 2021, le projet SunWall, financé par la Région wallonne dans le cadre de l’appel à projets « Soutenir la relocalisation de l’alimentation en Wallonie », a été lancé. Son objectif était de faire naître une filière complète de production et de commercialisation d’huile de tournesol wallonne de qualité, et de son coproduit à destination animale, le tourteau.
Face à cette nouvelle plante, il a fallu acquérir les connaissances nécessaires à sa culture dans nos conditions pédoclimatiques. Le CRA-W a ainsi investigué les aspects agronomiques : comment et quand semer le tournesol, avec quel semoir, déterminer les conditions de fertilisation, etc. Son partenaire, la SCAM, a travaillé sur la logistique de réception et de triage de ce grain qui, malheureusement, pourrit très vite quand il est humide. Un troisième partenaire, Alvenat, a mis en place la trituration du tournesol (un procédé industriel de transformation des graines pour en séparer l’huile végétale, les tourteaux riches en protéines et les coques) et le développement commercial.

Des pesticides pour se rassurer
En amont de la filière, plusieurs freins ont également dû être levés. « Nous avons élargi la gamme de variétés mises à l’essai et travaillé sur les produits de protection des plantes. À l’époque, comme le tournesol n’était pas cultivé en Wallonie, aucun pesticide n’était autorisé en agriculture conventionnelle. C’était un obstacle majeur pour les agriculteurs, qui ne se sentaient pas suffisamment sécurisés », explique Coline Crevits. Et ce, bien que les trois premières années de l’expérimentation se soient déroulées en agriculture biologique.
La situation était d’autant plus complexe que plusieurs substances actives, notamment des molécules déjà utilisées sur le tournesol en France, étaient en cours de réévaluation au niveau européen. « Tant qu’une substance est en cours de réévaluation, il est impossible de demander une extension d’autorisation. Ce n’est qu’en 2024, lorsque des produits phytosanitaires ont finalement été agréés pour la culture du tournesol en Wallonie, que celle-ci s’est véritablement développée. »
Semer de concert
Un autre problème de taille demeure toutefois sans solution : les dégâts causés par les oiseaux. « Les graines sont très appréciées au moment du semis. Et, à ce jour, aucune technique ne permet réellement de limiter les dégâts, même en augmentant fortement la densité de semis. En France, où le tournesol est cultivé depuis longtemps, les agriculteurs sont moins confrontés à ce problème, car les surfaces sont beaucoup plus importantes. Les oiseaux se répartissent donc sur un plus grand nombre de parcelles, ce qui dilue les pertes. Chez nous, avec seulement quelques parcelles dispersées dans les campagnes, tous les oiseaux se concentrent sur les mêmes champs… »
« Autre différence : en France, les agriculteurs voisins proches, voire au sein de tout un département, sèment généralement en même temps. Cette synchronisation réduit fortement les dégâts. Mais une telle stratégie ne pourra être envisagée en Wallonie que lorsque les surfaces cultivées auront considérablement augmenté », conclut Coline Crevits.