Enfants, jeunes adultes et femmes, ces sans-abris invisibles

par Laetitia Theunis
Durée de lecture : 5 min

Le stéréotype du sans-abri montre un clochard dormant sur un banc sous une couverture. Si dormir dans la rue demeure une réalité partout en Belgique, cela ne représente que la partie émergée de l’iceberg, soit 5 % des sans-abris dénombrés lors d’une étude menée par l’UCLouvain, la KU Leuven et la Fondation Roi Baudouin. Cette recherche révèle le profil de la multitude des sans-abris invisibles jusqu’alors, non pris en compte dans d’autres méthodes statistiques en Belgique. Ils vivent dans un garage, un squat, une tente, une voiture…. Ils sont hébergés temporairement chez des amis ou chez des membres de leur famille. Et représentent la majorité des sans-abris et des sans chez-soi en Belgique.

Avec l’aide de plus de 80 organisations locales, des chercheurs ont dénombré, dans la nuit du 28 au 29 octobre 2021, 1159 sans-abris à Charleroi, 1146 à Namur, 1313 dans le sud de la Flandre occidentale et 229 dans la région de Vilvorde. Ces chiffres sont supérieurs à ceux estimés initialement.

Cette étude, soutenue par la Fondation Roi Baudouin, fait suite à un premier dénombrement mené fin 2020 dans les villes d’Arlon, de Liège, de Gand et dans la province de Limbourg.

Et les femmes…

De 30 à 35 % des personnes dénombrées sont des femmes. Parfois accompagnées d’enfants. Elles passent souvent la nuit dans les maisons d’accueil pour sans-abri, ou logent chez des amis ou chez un membre de leur famille.

« Elles sont donc de facto moins visibles que les hommes, et représentent une catégorie jusqu’alors non prise en compte. La raison de leur situation de logement instable est le plus souvent liée à la violence domestique ou à des problèmes relationnels. Elles connaissent souvent des périodes de sans-abrisme plus courtes que les hommes », précise Martin Wagener, professeur au sein du Centre Interdisciplinaire de Recherche Travail, État et Société (CIRTES) de l’UCLouvain.

1002 enfants sans-abris

Plus d’un quart (26%) du nombre total de personnes sans-abris et sans chez-soi dénombrées sont des enfants partageant les mêmes conditions de logement que leurs parents. Les chercheurs en ont comptabilisé 200 à Charleroi, 272 à Namur, 479 en Flandre-Occidentale et 51 à Vilvorde et alentours.

Si 5 enfants ont été identifiés comme vivant dans la rue à Charleroi, la plupart des enfants sans-abris échappent à cette dure réalité, tout en gardant une situation de vie très instable. En effet, ils séjournent principalement dans des maisons d’accueil ou des logements de transit : cela concerne 101 enfants à Charleroi (50,5%) et 101 enfants à Namur (37,1%). Ou bien dans la famille ou chez des amis de manière temporaire : 59 enfants à Charleroi (29%) et 103 à Namur (37,9%).

Ces enfants sans-abris ont pu être dénombrés dans l’étude grâce aux informations révélées par leurs parents dans un questionnaire que les chercheurs leur ont adressé. Les enfants non accompagnés de parents n’ont, par contre, pas été comptabilisés dans cette étude.

Des conflits familiaux, la cause des jeunes en errance

20 % des personnes dénombrées sont des jeunes adultes, âgés entre 18 et 25 ans. « On imagine souvent que les jeunes sans-abris sont issus d’institutions d’aide et de protection de la jeunesse. Mais, en réalité, cette situation ne concerne que 15 à 30 % d’entre eux. Le plus souvent, il s’agit du résultat de conflits avec leurs parents », précise Pr Wagener.

« Notre enquête a révélé qu’entre 40 et 50 % des jeunes sans-abris résident temporairement chez des amis, ou dans leur famille. C’est ce qui explique pourquoi cette catégorie est particulièrement invisible. Leur durée de sans-abrisme est moins longue que pour d’autres personnes. »

Dans les villages aussi

Le sans-abrisme et l’absence de chez soi sont loin d’être des problématiques des grandes villes. Dans les communes et villes plus petites, des personnes se retrouvent dans cette situation, même si les proportions sont moindres.

« Selon nos premières projections, on estime qu’il y a entre 0,5 à 1 personne sans-abri pour 1000 habitants dans un village. Cela monte à 4 personnes dans les villes moyennes et à 6 personnes pour les grandes villes », explique Martin Wagener.

Davantage de données fin 2022

Fin 2022, la Fondation Roi Baudouin poursuivra, avec les chercheurs, ce processus de dénombrement des sans-abris et des sans chez-soi.

« Le gouvernement flamand financera l’organisation de nouveaux dénombrements dans sept nouvelles zones (Bruges, région côtière, etc.). La communauté germanophone va faire de même en octobre 2022 dans les 9 communes de son territoire. Et on est en train de négocier avec deux villes wallonnes. »

« Par ailleurs, il faut noter une initiative de la Ministre de l’Action sociale qui soutient des expériences pilotes de dénombrement en Wallonie. Et ce, en lien avec l’Observatoire wallon du sans-abrisme, tout fraîchement créé. Quant à Bruxelles, la Région effectue des dénombrements bisannuels depuis 2009, avec sa méthode propre. »

« Des discussions sont en cours pour viser une plus grande cohérence au niveau national. Et ce, afin d’obtenir des données sur le sans-abrisme les plus proches possible de la réalité », conclut Pr Wagener.

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