De tout temps, tous croyants

par Laetitia Theunis Durée de lecture : 7 min

Croyons-nous depuis les prémices de l’humanité ? Pour Marcel Otte, professeur ordinaire émérite en Préhistoire à l’ULiège, cela ne fait pas l’ombre d’un doute. « Nos origines sont animales. Au fil de l’évolution, la conscience a pris de plus en plus d’importance. De tout temps, l’homme a eu besoin de croyances. Et ce, qu’il s’agisse de religion ou de spiritualité. Dès un million d’années, du point de vue spirituel, tout était déjà en place. » C’est ce que révèlent moult vestiges archéologiques.

« Aujourd’hui encore, nous sommes dans un phénomène de nécessité de croire en quelque chose, sans quoi nous allons vers la folie. La pensée a besoin de se raccrocher à une structure indépendante d’elle-même et qui lui donne un sens, une signification. C’est la transcendance. Toutes les idéologies, telles que le nazisme, sont aussi, en ce sens-là, des croyances. Sur le plan anthropologique, elles fonctionnent comme des religions puisqu’elles se superposent à la personnalité et donnent une raison de vivre, d’exister.»

Portrait de Marcel Otte, Pr émérite de Préhistoire © jlwertz/ULiège

Les premiers outils ou la recherche ancestrale de l’esthétisme

Avec l’avènement de la bipédie, il y a plus de 3 millions d’années, les mains se libèrent par rapport aux membres antérieurs. Ceux-ci se spécialisent pour la marche tandis que les membres supérieurs peuvent manipuler et transformer. Les outils prolongent les gestes.

« On retrouve, depuis les tout premiers moments de l’humanité, comme une grammaire de gestes à l’intérieur de chaque outil. La conscience s’y trouve incarnée. Il faut imaginer qu’il y avait des croyances qui justifiaient ce comportement par rapport à ceux qui ne le pratiquaient pas. »

Lors de fouilles, il n’est pas rare de découvrir des bifaces, des outils préhistoriques taillés, très élaborés. « S’ils ont un usage technique, il n’est toutefois pas nécessaire qu’ils soient à ce point élaborés, élégants, symétriques pour qu’ils soient efficaces. Ils sont simplement beaux. L’outil préhistorique se détache des formes naturelles. Il n’a plus rien à voir avec les formes originelles de la pierre et donne ainsi un destin esthétique à une roche qui est, par ailleurs, amorphe. Dès un million d’années, l’homme va chercher cette beauté-là dans la roche. Le sentiment esthétique, la pensée, la spiritualité, tout ça va ensemble. C’est une quête de valeurs », analyse le spécialiste de l’origine de l’homme, de la pensée, des religions et de la métaphysique.

En maîtrisant le feu, l’homme défie la nature

Un autre élément fondamental, c’est le feu. Il a un effet démiurgique, c’est-à-dire qu’il défie la nature, les dieux. En effet, il transforme le froid en chaleur, l’obscurité en lumière. « Il permet aussi de modifier la matière et donc de rentrer en contact avec des forces beaucoup plus puissantes que soi-même et de les contrôler via la maîtrise du feu. Il y a plus d’un million d’années, le feu est apparu partout où il y avait humanité et il se maintient partout jusqu’à aujourd’hui. Quand on le possède, on est capable de transformer sa condition. »

Le symbolisme du cannibalisme paléolithique perdure

Depuis plus d’un million d’années, on trouve des crânes humains isolés, qui ont été prélevés après la mort. « Ce sont des sortes de fétiches, de trophées : on conserve le crâne du défunt, car il incarne sa pensée, sa personnalité. Il y a donc dès le tout de l’humanité des considérations au caractère métaphysique », assure Pr Otte.

Néandertal, une espèce fossile propre à l’Europe, démarre il y a 300.000 ans pour s’éteindre il y a 42.000 ans. Dans différents sites de fouilles, dont celui de Goyet (province de Namur), on trouve des traces de cannibalisme. « On ne mangeait pas un individu humain comme on mangeait un individu d’une autre espèce. Mais on le mangeait de manière rituelle. Par exemple, on mangeait la cervelle d’un défunt », poursuit le spécialiste de l’origine de la métaphysique.

Parmi les 99 morceaux d’os brisés identifiés à Goyet et appartenant à cinq individus néandertaliens,certains portaient des traces de cannibalisme. La photo représente les différentes traces de boucherie sur deux fémurs néandertaliens. Les deux impacts sur le fémur de gauche proviennent de tentatives pour briser les os et en extraire la moelle. Le fémur de droite porte des traces de découpe et d’utilisation comme retouchoir d’outils en silex. © IRSNB

Cette pratique cannibale est toujours présente aujourd’hui. Et sur la Terre entière. Mais exclusivement avec un caractère symbolique. « La consommation sacrée du corps et du sang du Christ est un prolongement de la pratique du cannibalisme du paléolithique ancien. Lorsque l’homme devient Dieu par le concept du christianisme, on le consomme à nouveau dans le rite du ‘sacrifice’ de la messe. On a une continuité harmonieuse, ce qui montre qu’il y a une cohérence dans l’esprit humain. »

Il y a 50.000 ans, l’homme moderne modifie radicalement son rapport à la nature

L’arrivée des hommes modernes, appelés Cro-Magnon, modifie totalement le paysage européen. Cela débute vers 48.000 ans avant notre ère. « On assiste à un développement extraordinaire des techniques : l’animal devient lui-même source de matière première pour tuer d’autres animaux. Chose qu’aucun être humain n’avait faite pendant des millions d’années », poursuit Marcel Otte.

L’homme de Néandertal, souvent considéré comme le plus grand des chasseurs, ne s’est, en effet, jamais départi de ses pointes de silex finement taillées et fichées sur des pieux de bois.

L’homme moderne, Homo Sapiens, acquière quant à lui une très grande emprise sur la nature, modifiant radicalement les techniques de chasse en retournant ses propres armes contre elle. Il utilise même les vestiges animaux comme éléments décoratifs qui vont servir à désigner les individus dans ses sociétés.

« C’est un tournant métaphysique fondamental, celui, hélas, de l’origine de l’homme moderne. Vers 50.000 ans, tout à coup, les rapports à la nature sauvage ont été bouleversés. Nous y sommes encore », précise le préhistorien.

C’est aussi à cette époque-là que l’image apparaît. Elle reproduit des animaux, notamment ceux qui représentent un danger comme les félidés.

Par la création d’espèces domestiques de céréales et d’animaux, l’agriculture est le prolongement du processus d’emprise de la conscience sur la nature.

La maîtrise de la nature par l’agriculture

A la fin du Paléolithique, l’homme devient un chasseur spécialisé dans les forêts : il utilise l’arc à flèche. « Comme il tire de loin, avec précision, silencieusement, l’arc devient l’arme des divinités. Il donne une puissante métaphysique à celui qui l’utilise comme s’il trichait avec la nature de manière immodérée.»

L’agriculture est le prolongement du processus d’emprise de la conscience sur la nature. « L’humanité va aller jusqu’à produire elle-même sa propre nourriture, à créer des espèces artificielles d’animaux et de céréales. C’est la domestication. Et c’est évidemment le début de la fin. »

« Dès que l’homme a acquis la maîtrise sur la nature par l’agriculture, par sa nouvelle métaphysique, sa nouvelle religion, il s’est senti comme ‘autorisé’ à coloniser. Nous en sommes toujours là : imposer cette forme de ‘solution’ qu’il a inventée pendant des milliers voire des centaines de milliers d’années. C’est ainsi que les hommes se sont autorisés à acquérir de la terre pour faire basculer le chaos vers la civilisation », analyse le Pr Otte.

Sciences et croyances : une opposition artificielle

On a régulièrement tendance à opposer sciences et croyances. Sont-elles d’éternelles ennemies ? « A mes yeux, il n’y a aucune opposition possible entre sciences et religions. Toute l’humanité cherche à se rassurer par des croyances. Que ce soit par une religion ou par une quête de connaissances appelées scientifiques, c’est exactement la même chose », explique le Pr Marcel Otte.

La croyance, c’est aussi la spiritualité, l’émerveillement, l’étonnement pour un sentiment d’amour, de fraternité. Le croyant n’est donc pas nécessairement rattaché à un dogme. « Einstein lui-même y faisait allusion. L’ensemble des sentiments et spiritualités est entièrement compatible avec l’expérience scientifique qui, elle, doit être mise en question perpétuellement. Il n’y a donc pas d’opposition ni théorique ni dans les faits entre les deux », conclut le Professeur Otte.

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