La culture numérique menace l’humain

par Laetitia Theunis Durée de lecture : 6 min

« Le maître-mot de notre temps, c’est la désymbolisation. Dans ce monde technologique, nous perdons la référence structurante qui donnait cohérence et consistance à l’individu et au social. » C’est par ces termes que Jean-Michel Besnier, philosophe des technologies d’information et de communication et professeur émérite à l’Université de Paris IV – Sorbonne, s’adresse à l’assemblée, lors de l’inauguration de l’ESPHIN, l’Espace philosophique de l’Université de Namur. Il appelle à réfléchir sur la digitalisation massive de la société et à son impact sur ce qui fait de nous des humains.

Le signal a pris le pas sur le signe

L’ultime intervention de Martin Heidegger sur la question de la technique est la conférence « langage de tradition et langues techniques » prononcée en 1962 dans une école technique, devant un public d’élèves ingénieurs.

A cette occasion, le philosophe allemand explique que le monde de la technique consacre la défaite du langage de tradition au profit de la langue technique, donc d’une langue formalisée, mathématique. « En gros, il explique que le signal et son traitement par la cybernétique remplacent le signe et le dialogue. Le dialogue interpersonnel, bien sûr, mais aussi le dialogue intérieur, de soi à soi », analyse le Pr Besnier.

Heidegger explique à son public d’ingénieurs qu’ils sont en train de contribuer à un monde qui fait disparaître le signe au profit du signal. « Et ce n’est pas rien. Le signe appelle le dialogue : je parle en signes, vous me répondez en signes. Si j’émettais des signaux, vous le ressentiriez comme une injonction, laquelle appelle une réaction comportementale. Heidegger disait que la technique allait de plus en plus faire prévaloir le signal et les relations injonctives contre les langues de tradition qui autorisaient la méditation et le dialogue.»

Selon le philosophe Jean-Michel Besnier, chacune des quatre disciplines reprises sous l’acronyme NBIC (nanotechnologies, biotechnologies, informatique et sciences cognitives) est l’illustration de la prise de pouvoir des signaux sur les signes. « Mais aussi de la désymbolisation, que l’on peut interpréter en termes de déshumanisation.»

La technologie ou le déni de la castration

« Quand je travaille avec des psychanalystes sur le terrain des technologies, ils me disent tous que pour eux, le monde des technologies, c’est le déni de la castration. Et ce, car la technologie invite à transgresser les frontières, celle du naturel et de l’artificiel, celle du vivant et de l’inerte », poursuit-il.

« Selon eux, en le rendant incapable de quitter l’imaginaire pour rentrer dans le symbolique et le réel, tout concourt aujourd’hui à exposer le sujet à la psychotisation. L’imaginaire, une espèce d’enfermement en soi, explique assez bien l’addiction au numérique et aux jeux vidéo. Il s’agit bien d’une dénégation de la castration parce que, au fond, échapper à cet imaginaire atomisant, ce serait être capable d’ajourner la satisfaction des instincts, être capable de rompre avec l’immédiateté des pulsions », analyse Jean-Michel Besnier.

Et d’ajouter, « le monde des technologies nous enferme dans le binaire et nous interdit d’entrer dans le ternaire en valorisant tout ce qui va dans le sens de l’immédiateté.»

La névrose a laissé place à la dépression

Les psychanalystes approchent la crise anthropologique contemporaine liée à l’hégémonie des technologies comme le reflet d’une « désubjectivation ». Tout humain a besoin de l’altérité pour s’éprouver comme sujet. S’il en est mis à distance et est enfermé dans son imaginaire, il est dans une « désubjectivation.»

« C’est ainsi que bon nombre de psychanalystes observent que la pathologie dominante dans notre société n’est plus la névrose ou l’hystérie, mais la dépression. La plupart n’ont plus de névrosés à la manière ancienne, c’est-à-dire des gens dans le conflit (avec leur mère, etc.), le vindicatif. Aujourd’hui, les patients des psychanalystes viennent sur leur divan en disant « je n’en peux plus, je craque, ma vie est un boulet » : la notion de combativité que permettait le conflit est désormais absente.»

Vers l’interdiction du mensonge ?

Les anthropologues perçoivent le phénomène de désymbolisation comme affectant le lien social. Comme abolissant les rituels, les repères sociaux. Cette régression serait le fait de la disqualification du langage.

« Je suis très inquiet que bon nombre de technologues émargeant aux objectifs du transhumanisme disent que tous les maux de l’humanité tiennent au fait que les hommes parlent. Le cybernéticien Kevin Warwick (professeur à l’Université de Coventry, au Royaume-Uni) tient ce discours-là : il faut développer des interfaces cerveau-machine en attendant de développer des interfaces cerveau-cerveau pour pouvoir réaliser une télépathie généralisée qui interdira le mensonge, facteur, parait-il, des maux de l’humanité. Cela interdira l’échange de paroles lequel est un facteur d’ajournement, de détour. La télépathie, qui est une autre manière de dire « on veut la transparence universelle », c’est, à mon sens, l’acmé même de cette désymbolisation », analyse le philosophe des technologies d’information et de communication.

Le mensonge est humain

« La fin du symbolique, ce serait la ruine des trois composantes de la fonction qui constituent, à mon sens, le privilège de l’humain. Nous disposons tout d’abord du langage qui nous donne une vertu extraordinaire : nous pouvons mentir. Mentir, pouvoir dire ce qu’il n’est pas. Pouvoir faire cela, c’est aussi être capable de dire ce qu’il a été, ce qui sera, ce qui pourrait être.»

George Steiner, dans « Après Babel, une poétique du dire et de la traduction », disait que le jour où le premier homme des cavernes a pu mentir, il a créé l’humanité. « En exprimant ce qui pourrait être, le langage nous permet de rompre avec l’immédiateté à laquelle les animaux sont collés », explique Jean-Michel Besnier.

Sauver le langage

Et d’enchaîner sur les deuxième et troisième composantes de la fonction symbolique. « Nous disposons d’une intelligence particulière qui nous rend capables de refuser les automatismes des instincts. On n’en parle jamais, et pourtant, c’est sans doute l’intelligence qui nous est la plus précieuse. Éduquer un enfant, c’est justement lui apprendre à ajourner le moment de la satisfaction de ses impulsions. Nous disposons, enfin, de l’activité ludique. Nous sommes capables de faire des choses qui ne servent à rien. La poésie, ça aussi, c’est inestimable.»

Or, nous développons une culture qui porte atteinte au langage. « Google nous mâche les mots. Il voulait récemment imposer aux Anglais de supprimer l’apostrophe de leur langue. Il nous interdit de plus en plus l’emploi d’adjectifs, d’adverbes, d’articles. Et nous nous laissons faire. La sauvegarde du langage est sans doute la chose la plus urgente aujourd’hui.»

« Les technologies ne cessent de multiplier les automatismes et de nous subordonner à ces automatismes. Là aussi, nous sommes menacés. Nous sommes de plus en plus des consommateurs et des supports de data. L’activité ludique et désintéressée nous est de plus en plus interdite.»

« Cette fonction symbolique qui nous est si précieuse, laquelle est sans doute le privilège qui nous distingue des animaux et des machines, est menacée par la culture numérique que nous développons », conclut le philosophe.

 

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