Série : Antipodes (4/4)
La Nouvelle-Zélande est l’un des pays les plus isolés de la planète. Cinq millions d’habitants à peine, douze heures de décalage horaire avec la Belgique selon les saisons, près de 18 000 kilomètres à parcourir pour retrouver sa famille restée au plat pays. Même les démarches administratives rappellent cet éloignement. Les Belges installés sur place doivent passer par l’ambassade de Belgique à Canberra, en Australie, ou attendre la venue quelques jours par an d’une mission consulaire à Wellington, Auckland ou Christchurch (selon les années) pour leurs démarches administratives… Le bout du monde?
Qualité de vie, confiance et liberté
Pourquoi alors choisir de bâtir une carrière scientifique là-bas ? Pour les chercheurs belges que nous avons rencontrés et qui sont installés depuis de nombreuses années en Nouvelle-Zélande, la réponse tient en quelques mots : qualité de vie, confiance et liberté. Y compris académique.
Pour le physicien Stéphane Coen (Université d’Auckland), l’un des premiers arguments est évident. Le pays offre un cadre de vie exceptionnel : une faible densité de population, une nature omniprésente, un climat agréable et surtout une atmosphère beaucoup plus détendue qu’en Europe. « Ici, les choses sont plus relax », résume-t-il.
Mais ce qui l’a surtout marqué à son arrivée, c’est un état d’esprit profondément différent. « En Nouvelle-Zélande », explique-t-il, « les compétences comptent parfois davantage que le parcours académique ou les diplômes ». À l’époque où lui et sa compagne se sont installés, il suffisait de démontrer son savoir-faire pour obtenir sa chance, même sans correspondre parfaitement au profil recherché. Une ouverture qui a notamment permis à Frédérique Vanholsbeeck, sa compagne, également physicienne, de saisir rapidement des responsabilités importantes.
Il identifie un autre signe de cette confiance dans certains détails du quotidien. Par exemple les factures d’électricité. En Belgique, elles rappellent les pénalités encourues en cas de retard de paiement. En Nouvelle-Zélande, le même résultat est obtenu autrement. Les consommateurs bénéficient d’une réduction s’ils règlent leur facture avant une certaine date. Le principe économique est identique, mais le message change complètement. « Ici, on commence par la carotte avant de sortir le bâton », sourit-il. À ses yeux, cette approche illustre une société qui préfère faire confiance aux citoyens avant de les soupçonner.

Un environnement collaboratif
Cette culture de la confiance s’étend également au monde universitaire. Frédérique Vanholsbeeck dirige aujourd’hui le Dodd-Walls Centre, le centre d’excellence néo-zélandais consacré aux technologies photoniques et quantiques. Cette structure rassemble des chercheurs issus de six universités et deux instituts répartis dans tout le pays. Malgré la taille modeste de la Nouvelle-Zélande, elle y trouve un environnement scientifique particulièrement collaboratif.
Toujours dans le monde académique, la Dre Élodie Kip ne dit pas autre chose. Sur le plan professionnel, le pays lui a également offert des opportunités qu’elle n’aurait peut-être pas trouvées en Belgique. Elle a pu réintégrer la recherche scientifique après plusieurs années consacrées à des emplois sans lien avec son domaine. À l’Université d’Otago, elle a développé de nouvelles compétences en neurosciences, travaillé sur la maladie de Parkinson, puis évolué vers la neuroendocrinologie. Elle apprécie particulièrement la possibilité d’apprendre en permanence et de changer de thématique au cours de sa carrière.
La Nouvelle-Zélande lui plaît aussi pour son mode de vie plus détendu. Elle oppose implicitement cette ambiance à une Belgique qu’elle juge parfois trop sérieuse. Le pays lui permet de maintenir un meilleur équilibre entre travail et vie privée, sans rechercher à tout prix une carrière académique prestigieuse.

L’éloignement incite à construire des passerelles
L’éloignement géographique, souvent présenté comme un handicap, est même devenu un avantage pour ces scientifiques.
« On doit se rendre compte que la plupart des gens qui sont installés ici gardent de nombreux contacts avec leur pays d’origine », explique Frédérique Vanholsbeeck. Contrairement à l’image d’une expatriation qui couperait les ponts, elle décrit un réseau scientifique vivant, entretenu par les séjours réguliers des chercheurs à l’étranger. « Stéphane est en sabbatique. Il est à l’ULB pour six mois. Moi aussi, je suis revenue plusieurs fois en sabbatique. On garde des liens avec la Belgique. »

Les congés sabbatiques réguliers sont encouragés
Ces échanges sont même encouragés par les universités néo-zélandaises. Les chercheurs peuvent y bénéficier régulièrement de congés sabbatiques pour travailler à l’étranger, développer des collaborations ou lancer de nouveaux projets. « C’est très répandu en Australie et en Nouvelle-Zélande », souligne la Professeure Vanholsbeeck. « Je pense que c’est une tradition plutôt anglo-saxonne. »
Pour les laboratoires, cette politique constitue un véritable investissement. Les doctorants et les jeunes chercheurs profitent d’un réseau international déjà constitué, facilitant les échanges et les séjours dans d’autres universités. « Cela offre des opportunités pour les chercheurs d’ici, pour les doctorants, pour les postdocs. »
Aujourd’hui directrice d’un prestigieux Centre de recherches, Frédérique a Vanholsbeeck cependant dû renoncer provisoirement à ces longues parenthèses académiques que sont les sabbatiques à l’étranger. « Je ne peux pas être directrice depuis l’étranger. Je peux partir trois semaines, mais pas plusieurs mois », analyse-t-elle.
Tout n’est cependant pas idyllique. L’éloignement familial reste la principale difficulté. Les parents vieillissent, les voyages sont longs et coûteux, et les retrouvailles demeurent rares. À cet éloignement géographique s’ajoute parfois un sentiment d’isolement scientifique, même si les collaborations internationales permettent d’en limiter les effets.