L’ADN des chasseurs-cueilleurs a persisté plus longtemps dans nos régions qu’on ne le pensait

22 avril 2026
Temps de lecture : 6 minutes
par Camille Stassart

À la Préhistoire, la région correspondant aux actuels Pays-Bas est longtemps restée un bastion de populations de chasseurs-cueilleurs, bien après l’adoption de l’agriculture et de l’élevage en Europe. Ces territoires n’étaient toutefois ni isolés ni en conflit avec les communautés agricoles voisines : ils ont coexisté et échangé avec celles établies dans le bassin de la Meuse wallonne, jusqu’à former des populations métissées. Une situation alors peu commune dans l’Europe du Néolithique. C’est ce que révèle une étude internationale, fondée sur l’analyse d’ADN ancien extrait de dents et d’ossements de plus de 100 individus. Une partie des échantillons étudiés provient des collections de l’Université de Liège, issues de fouilles menées sur les sites du Trou Al’Wesse (Modave), de l’Abri Sandron (Wanze) et de la grotte du Mont Falise (Wanze).

De chasseurs-cueilleurs à agriculteurs, un ADN qui diffère

Pendant des centaines de milliers d’années, les humains ont vécu en petits groupes nomades, dépendants de la chasse et de la cueillette. Mais vers 10 000 ans avant notre ère, au Proche-Orient, un changement majeur s’amorce : certaines populations se sédentarisent, fondent des villages et commencent à cultiver les sols et à élever des animaux.

Ce changement de mode de vie transforme profondément les communautés humaines, mais aussi leur génome. Apparaît, par exemple, la tolérance au lactose chez les adultes, favorisée par la consommation de produits laitiers. Aussi, les contacts étroits avec les animaux conduisent à l’apparition de nouvelles maladies, et donc à une évolution du système immunitaire.

Quelques millénaires plus tard, les descendants de ces premiers paysans du Proche-Orient migrent vers l’Europe, occupée par des groupes de chasseurs-cueilleurs. Originaires d’Anatolie (actuelle Turquie), ils apportent avec eux leurs pratiques agricoles, ainsi que leur patrimoine génétique, qui finiront par dominer l’ensemble du continent.

« Peu d’éléments du génome des chasseurs-cueilleurs locaux perdurent par la suite », confirme Damien Flas, chargé de cours au département des sciences historiques de l’ULiège, chercheur au service d’archéologie préhistorique, et co-auteur de l’étude.

Détail d’un fémur humain provenant des fouilles au Trou Al’Wesse (Modave, Province de Liège) © ULiège

Un changement de population sans réel métissage

Comment expliquer un tel remplacement génétique ? « On sait aujourd’hui que les populations d’agriculteurs qui se sont installées en Europe entre 6 500 et 4 000 avant notre ère ont conservé un bagage génétique très proche de celui qu’elles avaient en Anatolie. Ce qui signifie que les deux communautés (chasseurs-cueilleurs et agriculteurs) se sont peu mélangées », indique le Dr Flas.

« Ce faible métissage pourrait s’expliquer par d’importantes différences culturelles, qui ont peut-être limité les contacts. Surtout, il devait y avoir une différence dans la taille des groupes. De fait, quand les humains se sédentarisent et produisent leur propre nourriture, les femmes ont davantage d’enfants. Cela se constate notamment dans les cimetières, qui deviennent nettement plus grands à cette période. À l’inverse, on estime que les chasseurs-cueilleurs étaient dix fois moins nombreux.»

Aussi, l’héritage génétique de ces derniers devient rapidement marginal en Europe, une fois les populations agricoles anatoliennes établies. Du moins, c’est ce qu’on pensait jusqu’à aujourd’hui.

Carte des sites d’où proviennent les vestiges analysés dans la région Rhin–Meuse et les régions adjacentes © Olalde, I. et al.

Une zone tampon entre deux mondes

L’analyse ADN d’individus ayant vécu entre 8 500 et 1 700 ans avant notre ère dans les bassins de la Meuse et du Rhin inférieur – correspondant aujourd’hui à l’ouest et au centre des Pays-Bas, à l’ouest de l’Allemagne et à la Wallonie – met en évidence une situation atypique. « Dans ces régions, contrairement au modèle dominant, les communautés locales de chasseurs-cueilleurs ont cohabité durant plusieurs millénaires avec celles des agriculteurs », fait savoir le Dr Flas.

Pour expliquer cette exception surprenante, les chercheurs avancent une hypothèse environnementale : « La région des Pays-Bas actuels était, à l’époque, une véritable zone humide, composée de marécages et de rivières, peu adaptée à la culture des sols telle qu’elle était pratiquée par les premiers paysans du Néolithique. Ces territoires auraient donc formé une zone tampon entre les deux groupes. Dans ce contexte, l’héritage génétique des chasseurs-cueilleurs y a persisté jusqu’à environ 3 000 ans après leur disparition de la plupart des autres régions européennes.»

Vraisemblablement, les deux communautés ont vécu suffisamment longtemps côte à côte pour favoriser les échanges, avant de progressivement se métisser. « On sait que les groupes de chasseurs-cueilleurs aux Pays-Bas ont adopté, avec le temps, certains éléments culturels néolithiques (céramique, rites funéraires…), jusqu’à finir par se mêler aux agriculteurs établis dans les régions où se situe aujourd’hui la Wallonie. Dans nos grottes, certains individus étudiés présentent parfois 50 % d’ascendance de chasseurs-cueilleurs et 50 % de paysans anatoliens. Un équilibre extrêmement rare ailleurs en Europe, où l’on observe plutôt 80 à 90% de gènes issus d’agriculteurs », précise le Dr Flas.

Grotte du site du Trou Al’Wesse © Edith Stassart

Les origines du « cocktail » génétique européen

L’étude montre que c’est seulement vers 3 000 à 2 500 ans avant notre ère que s’opère une rupture. Les groupes issus du mélange entre paysans et chasseurs-cueilleurs se mêlent alors à de nouvelles communautés d’agriculteurs, venus cette fois-ci des steppes d’Europe orientale (actuelles Ukraine et sud-ouest de la Russie). Ce qui amène à un autre renouvellement génétique.

« À la fin du 3e millénaire avant notre ère, on retrouve les trois grandes composantes génétiques qu’on observe encore aujourd’hui dans les populations européennes. Il y aura évidemment encore d’autres migrations et de mélanges par la suite, mais ils s’opéreront, en quelque sorte, à l’intérieur du même grand réservoir. On continuera à brasser, mais il n’y aura plus d’apport de nouvelles lignées génétiques comme on le voit au Néolithique », conclut Damien Flas.

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