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Lu et relu sans cesse, adapté au cinéma et à la télévision, «Le Seigneur des anneaux» était au programme des conférences du Collège Belgique, en 2023 et 2024. Jean-Louis Migeot propose les textes enrichis des deux conférences. Dans la collection L’Académie en poche.
«Le roman de John Ronald Reuel Tolkien est autre chose qu’un roman d’aventures pour adolescents attardés», souligne le membre de la Classe technologie et société de l’Académie royale de Belgique. «Certains critiques sont allés jusqu’à lui dénier le titre de littérature. Et son étude dans un contexte académique a fait fulminer plus d’un spécialiste.»
«Le but de ce petit ouvrage est de donner à chaque lecteur l’envie d’aller un peu plus loin dans la découverte de l’univers fictionnel créé par Tolkien.»
Je suis un Hobbit
«Le Hobbit», «Le Seigneur des anneaux» écrits successivement et «Le Silmarillion» sont les romans majeurs de Tolkien. Né en 1892. Enseignant la langue et la littérature anglaise médiévale à l’Université d’Oxford. Décédé en 1973.
«Si de son vivant, les seuls éléments publiés furent ‘Le Hobbit‘ et ‘Le Seigneur des anneaux‘, les publications posthumes, éditées pour la plupart par son fils cadet Christopher, sont légion», précise le professeur à l’Université libre de Bruxelles (ULB).
Paru en 1937, «Le Hobbit» est acclamé en Angleterre comme aux États-Unis. Physiquement et psychologiquement, le Hobbit emprunte des traits au roman que Tolkien avait lu à ses enfants peu après la sortie de «Snergs» du Britannique Edward Wyke-Smith en 1927. «Je suis en fait un Hobbit», écrit le romancier. Sauf qu’il mesure plus d’un mètre. Mais il aime aussi les jardins, les arbres, les terres cultivées sans machine.
Un inventeur de langages
D’où vient le mot Hobbit? «Tolkien semble, ou feint d’ignorer, que le nom existe déjà dans le vaste lexique du folklore anglais. Il donnera au mot une étymologie, aussi savante que fictive, tirée de deux mots de vieil anglais, ‘hol’, trou et ‘bytla’, bâtisseur.»
Dès l’enfance, Tolkien invente des langages. «Pour Tolkien, un langage inventé n’atteint son degré minimal de puissance que s’il peut sous-tendre une création poétique, allitérative (figure de style qui répète une même consonne dans des mots qui suivent) ou versifiée. Ceci explique, en partie, la place importante réservée aux chansons dans ‘Le Seigneur des anneaux’.»
Pas de plan, le récit dicte l’écriture
Le «Seigneur des anneaux» est la clé de voûte d’un ensemble que Tolkien envisageait comme une mythologie pour l’Angleterre. Le premier volume de la trilogie paraît en 1952 lorsque Tolkien a 60 ans.
«Écrire ce roman s’apparente pour l’auteur à un véritable pensum», note Jean-Louis Migeot. «Confirmant que son père ne sait pas où son récit le mène, Christopher Tolkien qualifiera le premier état du texte de ‘début sans destination’. Une voie va émerger d’un certain nombre d’énigmes que son propre récit soumet à l’auteur. En effet, Tolkien n’invente pas. Il ne suit pas un plan préalable. Il découvre les éléments de l’aventure au fur et à mesure qu’il les écrit.»
«Un des attraits principaux du ‘Seigneur des anneaux’ est de faire percevoir, à travers un récit qui se déroule sur un temps court, la profondeur temporelle vertigineuse des âges qui ont précédé. À la première lecture, les perspectives mystérieuses qui parsèment la geste héroïque et mettent le lecteur en contact avec ces lointains passés sont vues comme de simples artifices littéraires, des constructions en trompe-l’œil.»
«Au cours des lectures ultérieures, on se prend d’une insatiable curiosité pour ces événements dramatiques et ces personnages mythologiques dont l’auteur distille des aperçus fugaces.»
Le pouvoir, l’héroïsme, la foi et le déclin
Le pouvoir, l’héroïsme, la foi et le déclin sont les thèmes principaux… «Le pessimisme fataliste de l’auteur lui vient sans doute de ses jeunes années marquées par les drames», pense le docteur en sciences appliquées. «La mort de son père lorsqu’il a quatre ans. Celle de sa mère lorsqu’il n’en a que douze. La Première Guerre mondiale au cours de laquelle il perd la plupart des membres du cercle d’amis proches qu’il s’était construit au collège.»
«Cette succession d’épreuves laissera une profonde empreinte dans la psyché du jeune Tolkien. Ce sentiment que tout est voué à une perte irrémédiable frappe ‘Le Seigneur des anneaux’. La victoire des peuples libres s’avère amère, car elle projette le monde dans un temps désenchanté que la magie va quitter peu à peu.»
Pour Jean-Louis Migeot, trois attributs justifient la fascination durable qu’exerce l’œuvre de Tolkien sur l’imagination de ses nombreux passionnés. La multiplicité des thèmes. La complexité de la structure. La densité du monde fictionnel.