La vallée de la Semois, refuge d’espèces inconnues de la science

24 juin 2026
Temps de lecture : 5 minutes
par Camille Stassart

Pendant deux ans, Damien Ertz, chercheur au Jardin botanique de Meise, a arpenté des pentes abruptes, examiné des troncs d’arbres et scruté des rochers, centimètre par centimètre. Son objectif ? Recenser la diversité en lichens de 35 affleurements rocheux, situés dans les communes de Bertrix, Bouillon, Chiny, Florenville, Herbeumont et Vresse-sur-Semois.

« Le lichen est le résultat d’une symbiose entre un champignon et une algue, ou une cyanobactérie. Ils sont les premiers organismes à coloniser les milieux et constituent la base de la chaîne alimentaire pour de nombreuses espèces », rappelle le chercheur. Au total, le Dr Ertz a dénombré des centaines de lichens, dont certains sont très rares en Europe, de même qu’une espèce totalement inédite.

Cette campagne s’inscrivait dans un programme plus vaste d’inventaires de la biodiversité porté par le Parc national de la Vallée de la Semois. L’enjeu étant de dresser un état des lieux précis des animaux, végétaux et champignons présents sur ce territoire de 29 000 hectares, afin de mieux orienter les actions de conservation des gestionnaires.

Territoire du Parc national de la Vallée de la Semois © Parc national de la Vallée de la Semois
Fuscopannaria mediterranea, espèce qu’on pensait disparue © Damien Ertz

Compter le vivant sans tout compter

Pour parvenir à ces résultats, le Dr Ertz s’est basé sur la méthode dite des quadrats. Il s’agit de cadres carrés ou rectangulaires que l’on place dans le milieu étudié pour échantillonner la biodiversité sans devoir tout inventorier.

« Pour les lichens poussant sur les arbres, je plaçais des quadrats de 50×10 cm aux quatre points cardinaux des troncs, en étudiant environ 15 arbres par site. Pour les rochers, j’utilisais des quadrats de 10×10 cm, avec un minimum de 40 quadrats par site », explique le lichénologue. En tout, 542 arbres ont été examinés et 1 754 quadrats de roche ont été analysés à travers l’ensemble des sites étudiés.

Thelotrema suecicum, espèce extrêmement rare en Europe © Damien Ertz

Une nouvelle espèce, et peut-être davantage

Certains macrolichens, considérés comme disparus en Belgique, ont ainsi été redécouverts, comme Fuscopannaria mediterranea, de même que plusieurs lichens du genre Usnea. Par ailleurs, 17 espèces de lichens et 8 de champignons lichénicoles (qui consomment des lichens) n’avaient encore jamais été observées en Belgique. C’est notamment le cas de Thelotrema suecicum, extrêmement rare en Europe.

Mais la découverte la plus marquante reste la mise au jour, sur plusieurs sites, d’un champignon lichénicole totalement inconnu de la science, baptisé Talpapellis chlorinae par le Dr Ertz. « C’est assez exceptionnel, surtout quand on sait que la flore de notre pays est déjà bien documentée. Deux autres espèces de lichens pourraient aussi être inédites : l’analyse ADN n’a pas permis de les rattacher à des spécimens connus. Mais cela reste à confirmer par des études complémentaires. »

Leproplaca obliterans au Rocher Génifa, espèce rare en Europe © Damien Ertz

Des organismes qui apprécient l’air pur

« Ces résultats reflètent la grande naturalité de la vallée de la Semois. L’environnement y est préservé ». Les lichens constituent effectivement d’excellents bioindicateurs de la qualité de l’air, la plupart étant sensibles aux polluants atmosphériques. « Dans les années 1980-1990, on a observé de grands pics de pollution au dioxyde de soufre (SO2) qui ont causé des pluies acides et ont fortement affecté les forêts et les communautés de lichens », rappelle le chercheur.

Depuis, cette forme de pollution a nettement diminué, notamment grâce à l’utilisation de combustibles plus propres, à l’épuration des rejets industriels et au recul de l’industrie lourde. « On assiste donc, depuis quelque temps, au retour de certaines espèces qui avaient disparu à l’époque », ajoute-t-il.

Nouvelle espèce découverte par Damien Ertz, Talpapellis chlorinae © Damien Ertz

Deux sites bientôt classés en réserves ?

Au total, l’étude a permis d’identifier 465 espèces : 397 lichens, 59 champignons lichénicoles et 9 champignons dits « douteusement lichénisés ». « Pour seulement 35 sites étudiés, c’est assez remarquable. L’inventaire mériterait d’être étendu à l’ensemble du parc. »

Douze de ces sites dépassent même le seuil de 120 espèces de lichens différentes. Les plus riches sont les sites du Rocher Lecomte, à Bouillon, et du Rocher Génifa, à Florenville, qui abritent des lichens très rares et parfois jamais vus en Belgique. « Je suggère d’ailleurs dans mon rapport, qui a été transmis à la Région wallonne, de classer ces endroits en réserves naturelles afin de protéger cette biodiversité exceptionnelle », conclut le Dr Ertz.

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