Choisir une vie pour soi, pour celles et ceux qui nous suivront

26 janvier 2026
par Raphaël Duboisdenghien
Temps de lecture : 5 minutes
“Le goût de la Terre”, par Xavier Le Pichon. Editions Odile Jacob. VP 25,90 euros, VN 21,99 euros

Née il y a 4,5 milliards d’années, au moment de la formation du Système solaire, la Terre a probablement atteint la moitié de son existence. Elle commence à manifester les premiers signes de vieillissement. «L’activité interne consacrée en grande partie à l’évacuation de la chaleur accumulée s’est déjà nettement ralentie», relève le physicien Xavier Le Pichon. «Les modifications que nous avons apportées à l’enveloppe liquide et gazeuse de la Terre nous ont échappé. Nous n’en sommes plus maîtres. Toute la nappe vivante est déjà en train de se réajuster. Comme elle l’a fait si souvent depuis le début de l’histoire de la Terre. Il n’y a pas de retour en arrière possible. Nous devons donc nous aussi réajuster notre comportement pour nous adapter au mieux à ces conditions nouvelles. Et les orienter vers une direction que nous espérons favorable. Ce qui n’est pas facile.»

Au cœur de la vie professionnelle du chercheur

«Le goût de la Terre»  est au cœur de la vie professionnelle de Xavier Le Pichon. Le membre de l’Académie française des sciences, de l’Académie royale de Belgique et de la National academy of sciences des États-Unis en a fait le titre de son dernier livre chez Odile Jacob. Le scientifique s’appuie sur son expérience de chercheur. Sur des recherches encore en pleine évolution.

Le physicien confronte sa perception avec celle de grands témoins. L’écrivain français Marcel Proust qui décrit l’extase que peut provoquer le goût de la Terre. L’écrivain russe Fiodor Dostoïevski voulant transformer chaque minute en un siècle de vie. Le compositeur allemand Ludwig von Beethoven qui aimait un arbre plus qu’un homme. Le philosophe français Henri Bergson, un de ses prédécesseurs au Collège de France. Le naturaliste et géographe allemand du XIXe siècle Alexander von Humboldt. Le premier à décrire la Terre comme un organisme vivant dont les activités humaines pouvaient perturber son équilibre.

Le grand changement

Le grand changement est au centre du livre. Pour le conférencier du Collège Belgique, «tant que nous n’aurons pas obtenu de réponse satisfaisante, nous pouvons dire que quelque chose d’essentiel nous manque pour comprendre ce qui a été l’histoire de notre espèce.»

«Le grand changement qui est en train de se produire dans le domaine de la vie, pour Homo sapiens, est que le lien entre patrimoine génétique du peuple et fécondité de la population n’est plus implicite. Il réclame de chaque individu une décision personnelle. Je dois choisir s’il est juste que je donne naissance à des enfants. Et, si je décide de choisir de donner la vie, je me dois de transmettre ce goût de la vie. C’est une nouveauté extraordinaire.»

«L’apparition de plus en plus large du refus du pacte au moins implicite liant l’individu à la société pour assurer la transmission de la vie est sans aucun doute un des signaux les plus importants à déchiffrer pour comprendre ce qui est en train de se passer dans notre humanité aujourd’hui.»

Panique climatique

Xavier Le Pichon décrit la panique qui s’est emparée de l’humanité en découvrant la vulnérabilité de l’implantation de l’homme sur Terre. «Ce réchauffement pourtant modeste, par rapport aux variations thermiques qui ont affecté la Terre depuis l’ère du Cénozoïque (période qui a débuté il y a 65.5 millions d’années après la disparition des dinosaures et qui se poursuit aujourd’hui, NDLR), fut amorcé par l’augmentation de la teneur de l’atmosphère en CO2 depuis le début de l’ère industrielle.»

«Le fait que cette responsabilité soit celle de l’homme semble avoir fait perdre à la communauté scientifique la capacité de replacer cette évolution climatique de la Terre récente dans son évolution à plus long terme. On affirme que des conditions climatiques comparables n’ont jamais existé, que l’humanité est en train de détruire notre planète, qu’elle va vers sa fin, qu’en l’absence de l’homme, les conditions climatiques seraient idéales alors que nous serions retournés à un nouvel épisode glaciaire avec forte chute du niveau de la mer, etc.»

On perd confiance

Selon le chercheur, «cette vision négative du rôle de l’humanité se traduit en une perte de confiance en l’homme, en sa vocation, en sa place dans l’évolution de la Terre. Beaucoup prétendent aujourd’hui qu’Homo sapiens serait avant tout une espèce invasive qui a joué et joue de plus en plus un rôle négatif dans l’évolution de la Terre qu’elle pollue et conduit à sa perte. On passe sous silence les catastrophes majeures qui ont conduit la vie sur Terre à deux doigts de l’extinction à plusieurs reprises avant qu’Homo sapiens n’existât.»

«Le propre du génie humain est d’amener sans cesse un flot de nouveautés imprévisibles», souligne Xavier Le Pichon. «Les analyses, si rigoureuses soient-elles, ignorent ces paramètres cachés qui font que leurs prévisions se révèlent souvent radicalement fausses.»

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