Maria Elena Minuto, chercheuse post-doctorale en poésie concrète et visuelle à l'Université de Liège © Maria Elena Minuto

La poésie expérimentale, un dialogue entre deux cultures

26 août 2021
Durée de lecture : 4 min

Série (2/6) : “Chercheur du bout du monde”

« J’ai toujours été fascinée par les artistes qui ont travaillé sur la matérialité de l’écriture, c’est-à-dire sur et avec le corps du langage », affirme Maria Elena Minuto, post-doctorante au Département des sciences historiques et au Département de langues modernes de l’Université de Liège. Bénéficiaire d’une bourse d’excellence de la Fédération Wallonie-Bruxelles (InWBI) depuis l’automne 2020, cette historienne de l’art contemporain y mène des recherches sur un courant artistique international, interculturel et multilingue de la néo-avant-garde, encore largement inexploré : la poésie concrète et visuelle.

Née dans les années 50, cette forme de poésie expérimentale s’insère dans un mouvement à la fois artistique et littéraire, où les mots, les lettres, et leurs formes, sont visuellement exploités pour composer une œuvre à part entière, engagée et critique de la société du 20e siècle.

La poésie sous la loupe des chercheurs

Cet intérêt pour ce mouvement mêlant art plastique et poésie naît lors de son doctorat en analyse et théorie textuelles à l’Université de Bergame (Italie). « Mon sujet de thèse se trouvait déjà à la croisée entre la littérature contemporaine et l’histoire de l’art contemporain : il portait sur l’étude de l’œuvre de Marcel Broodthaers, poète et artiste belge. » Un objet d’étude qui amène la chercheuse italienne à se rendre fréquemment en Belgique. Elle s’y installe définitivement au cours de son doctorat.

« Après la défense de mon projet de thèse, j’ai été co-commissaire d’exposition à l’Istituto Italiano di Cultura de Bruxelles, un organisme chargé de diffuser et de promouvoir la langue et la culture italiennes en Belgique. J’y ai mené durant trois ans le projet « A due. Arte Contemporanea in Italia e Belgio », qui visait à initier un dialogue entre une série d’artistes italiens et belges contemporains », explique la Dre Minuto.

Courant 2019, elle rejoint le Département de littérature française, italienne et espagnole de la KU Leuven, ainsi que l’unité de recherche European Neo-Avant-Garde, et décroche une bourse d’excellence InWBI pour étudier la poésie concrète et visuelle à l’ULiège.

« J’ai choisi d’intégrer cette université, car on y trouve des unités de recherches internationales réputées dans l’étude de ce mouvement artistique, à savoir le Service d’Histoire de l’Art de l’Époque Contemporaine, et le Centre Interdisciplinaire de Poétique Appliquée (CIPA). »

« Rejoindre ces deux laboratoires m’a donné l’occasion de collaborer avec d’autres chercheurs et chercheuses belges et étrangers, ce qui a considérablement enrichi ma recherche. Cela m’a aussi permis de me confronter à une autre manière de travailler. Il n’existe pas de centres de recherches similaires dans les universités italiennes.»

« Cette bourse m’a, en outre, offert la possibilité de travailler avec les professeurs Julie Bawin (directrice du Service d’Histoire de l’Art de l’Époque Contemporaine) et Michel Delville (directeur du CIPA), deux grands experts dans leur domaine », indique la Dre Minuto.

Paul De Vree, Revolution, 1968, encre sur papier. Collection M HKA Antwerp Collection Flemish Community © M HKA

Un cas unique de transfert culturel entre la Belgique et l’Italie

Selon la chercheuse, la poésie concrète et visuelle a créé des liens extraordinaires entre l’Italie et la Belgique dans les années 60 et 70. « Bien qu’il s’agit d’un phénomène de transfert culturel assez unique, il n’existe pas, ou très peu, de littératures critiques sur ce courant », précise-telle. Son étude visait ainsi à analyser les connexions artistiques entre les deux pays à cette époque, au travers de ce mouvement et des publications d’artistes s’y rapportant.

« J’ai principalement étudié le travail de l’artiste italien Sarenco et du poète belge Paul De Vree qui, en 1971, ont lancé le premier numéro de la « Lotta Poetica », une revue internationale dédiée à la poésie expérimentale. En parallèle, j’ai aussi analysé les œuvres de nombreux autres artistes belges et italiens qui ont participé, à cette époque, au développement de ce courant artistique. »

Ketty La Rocca, La cultura che non vive, 1964-1965, collage sur papier. Photo Guillaume Baeriswyl © Fri Art Kunsthalle Fribourg Ketty La Rocca

Aujourd’hui, la chercheuse a débuté la rédaction d’un ouvrage qui compilera l’ensemble de ses résultats de recherches, et participe à l’organisation de deux colloques internationaux.

Le premier se tiendra en septembre au Musée d’Art Moderne – Centre Pompidou de Paris. Il visera à « reconstruire et à évaluer la relation intrigante entre l’érotisme poétique et la visualité dans les années 1960 et 1970, au travers d’un riche corpus d’œuvres littéraires, revues, et éphémères. »

La seconde conférence se déroulera, quant à elle, à l’Academia Belgica et à l’Université de Rome, en décembre. Elle s’intéressera à l’impact des nouveaux médias, de l’imagerie politique et des technologies sur le phénomène de la poésie visuelle dans les années 60 et 70.

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