Au croisement de la cartographie et de la littérature

28 août 2026
Temps de lecture : 5 minutes
par Raphaël Duboisdenghien
“Regarder le monde”, par Isabelle Ost. Editions Mimésis. VP 32 euros

Isabelle Ost explore le savoir cartographique à travers la littérature dans «Regarder le monde» aux éditions Mimésis. Son livre est publié avec le soutien du Fonds de la recherche scientifique (FRS-FNRS).

La vision de Mercator

La professeure de littérature et philosophie à l’UCLouvain Saint-Louis Bruxelles rappelle que Gerhard Kremer, dit Mercator, né en 1512 à Rupelmonde près d’Anvers, nomme son recueil de cartes «Atlas». En référence au personnage de la mythologie grecque. Révolté contre les dieux. Condamné par Zeus, le maître des dieux, à porter la voûte céleste sur ses épaules.

«Mercator est le premier cosmographe contemplant le monde dans sa globalité depuis un sommet. Or, l’atlas est une forme graphique qui, donnant à voir, génère du savoir. La carte partage avec la littérature, comme avec toute production représentationnelle, qu’elle soit artistique ou non, le pouvoir fondamental d’ouvrir un espace fictionnel. Et par conséquent de “faire monde”. C’est pourquoi, s’il existe des cartes de toutes sortes faisant varier la perspective adoptée, la vue zénithale, indépendante de toute perspective, est certainement devenue la plus intrinsèquement liée à notre usage coutumier de la carte.»

Voir d’en haut

Le point de vue zénithal, uniformément vertical, pose le cadre spatial de l’action. Permet d’installer le lecteur dans les lieux depuis une vue d’en haut. «Du haut, c’est une étoile», écrit l’écrivaine Hélène Gaudy dans «Une île, une forteresse» (2016). «On peine à compter ses branches, mangées dans les angles par des plantes voraces. On zoome et sa structure se dessine, en son noyau une place centrale, rectangle où l’on devine la forme d’une fontaine. Au ras des toits rouges, le survol est fluide, rectangles imbriqués, casernes de Dresde, de Hanovre ou de Hambourg.»

«La narratrice – qui se confond avec l’autrice elle-même, puisqu’il s’agit d’un récit d’enquête sur les traces du passé – présente, par ces mots, la configuration de Terezin (Theresienstadt en allemand, NDLR)», raconte Isabelle Ost. «Ville tchèque qui servit de camp de concentration “modèle” – le terme prend ici une connotation lugubre – à la propagande nazie.»

«À la suite de ce premier paragraphe, la narration, comme chez Michon (récit “Les deux Beune”, 1996), bascule vers un point de vue horizontal, celui de la narratrice approchant progressivement, en autocar, ces lieux devenus site historique. Mais l’angle zénithal ne reste pas moins capital pour initier le récit “de haut”. Et de là seulement, au prix d’un “survol” imaginaire, peut apparaître la tragique convergence entre la forme spatiale de la ville et son devenir sous le nazisme.»

Dans des romans

Les cartes sont un thème ou un motif de nombreux récits. Beaucoup de personnages lisent des cartes… «Les romans d’aventures – Stevenson et Jules Verne en tête – mais aussi les romans de “fantasy” (genre littéraire ou cinématographique qui mêle de l’épopée, du merveilleux et du fantastique, NDLR) ou de science-fiction – Tolkien entre autres – font partie de ceux qui fournissent les exemples les plus notoires et abondants», explique la présidente de l’Institut de recherche interdisciplinaire Saint-Louis en sciences humaines et sociales (IRIS-L).

«Cependant si, dans ces scènes, la vue zénithale est forcément présente par le truchement de la carte, l’acte de lecture cartographique comme tel, et a fortiori la description de la carte elle-même, ne se trouvent pas forcément représentés in extenso.»

«On ne s’intéresse donc pas ici à ce type de présence de la carte, où n’est pas réellement prise en charge la description de son regard absolu. Mais plutôt à un chapitre de roman qu’il n’est pas possible de passer sous silence lorsque l’on en vient à la lecture de cartes dans la fiction littéraire: “la chambre des cartes” du “Rivage des Syrtes” (Julien Gracq, 1951).»

Des stratégies, des désirs et des rêves

«Comment faire carte par le regard?». La professeure qui co-dirige le Centre Prospéro – Langage, image et connaissance pose la question à l’observateur qui crée une image cartographique en contemplant le monde. «Les pratiques cartographiques sont des opérations de représentation mentale et d’imagination avant de faire l’objet de dessin. C’est-à-dire de mises par écrit ou mises à plat de ces projections.»

Les cartes peuvent contenir bien des choses… «La notion de regard cartographique, que j’ai tâché de déplier dans toutes ses nuances, littéraires surtout, offre la traduction condensée de notre impossibilité à nous passer du geste spatialisant de la carte pour percevoir le monde – pour nous le raconter en cartographes.»

«Au fondement de notre désir des cartes, il y a celui de voler, tel Icare. Au fond de notre amour des cartes, il y a tout ce qu’elles émerveillent en nous. Les convoitises et les stratégies. Les désirs et les rêves. Les peurs et toutes les mélancolies.»

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