Un vélo-cargo biporteur classique au Danemark © KaiMartin (-<(kmk)>-) — Travail personnel, CC BY-SA 3.0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=1969570

Travail : On ne se reconnaît plus dans ce qu’on fait

30 avril 2026
Temps de lecture : 4 minutes
par Raphaël Duboisdenghien
“Travailler fait-il toujours sens?”, sous la direction de Thomas Coutrot, Marie-Anne Dujarier, Alexis Cukier, Corinne Gaudart, Léonie Hemdat, Dominique Lhuilier, Margaux Trarieux et Émilie Veyrat. Editions Érès. VP 28 euros, VN 17,99 euros

Quarante scientifiques dressent un état des lieux et ouvrent des pistes d’action dans «Travailler fait-il toujours sens?» aux éditions Érès. Collection Clinique du travail.

Pluridisciplinaires, ces spécialistes mettent en commun leurs enquêtes en Belgique, au Chili, en Espagne, en France, en Italie, au Portugal. Auprès d’ouvriers, de cadres, d’ingénieurs, d’enseignants, d’agriculteurs, de chauffeurs de poids lourds, de thanatopracteurs qui préparent les corps pour les obsèques. Dans le monde des services publics, des centres équestres, des intermittents du spectacle, des emplois précaires, de la reconversion dans l’artisanat, de l’économie sociale et solidaire.

Les plaintes

Chercheuses et chercheurs explorent les conditions sociales, psychiques de la construction du sens. Les plaintes concernent rarement le salaire, le statut ou la durée du travail. Elles font parfois écho à une impression d’isolement.

Le plus souvent, les plaintes reflètent un sentiment de ne plus se reconnaître dans son activité. De ne plus pouvoir être fier de ce qu’on fait. De subir des changements techniques et organisationnels. Avec une rationalisation gestionnaire, financière, productive, déconnectée de ce qui compte pour les travailleurs et les travailleuses.

Des livraisons à vélo-cargo

Arthur Guichoux s’intéresse à la coopérative espagnole Mensakas. Une plateforme qui s’oppose à l’ubérisation pour transporter des colis à vélo-cargo. Au fil d’un travail ethnographique, le postdoctorant à l’ULiège demande au personnel pourquoi il persévère dans un métier aussi physique. Voire dangereux. Souvent peu rémunérateur.

«Pour plus de la moitié du personnel travaillant en 2022-2023, la livraison à vélo-cargo s’inscrit dans un continuum d’engagements syndicaux, pour le logement, la cause indépendantiste catalane ou féministe», raconte le chercheur. «D’intensivité variable, ce régime d’engagement gravite aussi autour du ‘cyclo activisme’. En ce sens, le fait de transporter à vélo des cagettes de légumes, des colis de café, des bouteilles de vin ou du pain permet d’éviter la livraison en camion. Et contribue à la décongestion et à la décarbonisation de Barcelone.»

«C’est du moins avec ce prisme écologique que le perçoit Serge, 41 ans, photographe de profession qui vit chez son père. Mécanicien pour la coopérative en dehors des heures de livraison. C’est également le sens des plaidoyers que livre la présidente de la coopérative. Le rapport critique avec l’ordre économique et urbain se joue aussi dans les interactions quotidiennes. Des clients jugés capitalistes ou racistes. Des quartiers ou immeubles bourgeois où les livreurs ne sont pas toujours les bienvenus. Des commerces aux pratiques discutables.»

La participation est décisive

Sebastián Pérez Sepúlveda et Isabelle Ferreras de l’UCLouvain présentent des résultats tirés d’une enquête sur la transition écologique et la participation des travailleurs dans quatre entreprises belges des secteurs métallurgique, agro-industriel, de la construction et de l’e-commerce. «Nous constatons que le rapport au travail joue un rôle déterminant dans les conditions structurant l’investissement des travailleurs.»

Dans l’entreprise familiale choisie par le postdoctorant en sociologie et la directrice de recherche au Fonds national de la recherche scientifique (FRS-FNRS), la contribution écologique du recyclage de déchets d’équipement électrique, électronique et de véhicules hors d’usage est reconnue par les 130 travailleurs, dont 90% d’ouvriers. «Leur participation a été décisive pour consolider les innovations à travers leur implication informelle dans les décisions techniques.»

Démocratiser le travail

Dans le centre de recherche et développement de l’entreprise agroalimentaire, la participation est segmentée dans les deux usines. Les 340 travailleurs, dont 50% d’ouvriers et 27% d’employées dans les laboratoires, ne communiquent pas forcément.

Pour les 16 managers et le personnel logistique des deux magasins de l’entreprise commerciale de matériaux d’écoconstruction, le mécanisme principal de participation est le conseil de direction. Plus une autonomie relative dans les postes de travail.

Le leader de la cyclologistique développe la stratégie de participation la plus ambitieuse des cas étudiés. «À la fois extensive au niveau des postes de travail, de l’organisation et de l’entreprise. Et inclusive, car les 40 travailleurs sont impliqués à tous les niveaux de décision.»

«L’amplification du sens écologique du travail et la reconnaissance des contributions des travailleurs et des travailleuses appellent à l’approfondissement de la démocratisation du travail pour construire un avenir juste et durable», concluent Isabelle Ferreras et Sebastián Pérez Sepúlveda. Actifs dans la recherche scientifique fédérale Belspo-Lamartra sur le marché du travail.

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