Mandibule droite d'un enfant d'environ 10 ans © Rick J. Schulting et al.

Enquête sur un massacre préhistorique

17 février 2025
par Camille Stassart
Temps de lecture : 6 minutes

A une vingtaine de kilomètres au sud-ouest de Bristol, au cœur de la campagne anglaise, se trouve le site préhistorique de Charterhouse Warren. Il y a près de 40 ans, environ 3.000 os et fragments humains y ont été exhumés. Ces restes, aujourd’hui conservés au Wells and Mendip Museum, n’ont pas été découverts dans d’anciennes sépultures, mais au fond d’un puits d’une quinzaine de mètres de profondeur.

Jusqu’à ce jour, une seule étude publiée en 1988 avait examiné ces vestiges, signalant alors un nombre important de traces de coups, de fractures et de traumatismes. Aujourd’hui, de nouvelles analyses menées par l’Université d’Oxford, auxquelles a participé le Pr Christophe Snoeck de la Vrije Universiteit Brussel (VUB), dévoilent les événements qui s’y sont déroulés il y a plus de 4.000 ans.

Localisation du site étudié © Rick J. Schulting et al.

On devient ce que l’on mange

Cette étude a combiné l’analyse médico-légale des ossements, leur datation, ainsi que des mesures isotopiques, qui ont été réalisées au Brussels Bioarchaeology Lab de la VUB, un laboratoire fondé en 2021 par le Pr Snoeck. Les chercheurs se sont concentrés sur l’étude des isotopes d’oxygène et de strontium contenus dans une vingtaine de dents retrouvées à Charterhouse Warren.

Pour appel, chaque atome est constitué de protons, de neutrons et d’électrons, et chaque élément du tableau périodique présente sa propre configuration. Par exemple, les atomes d’oxygène possèdent toujours 8 protons, ceux de sodium 11, ceux de soufres 16, etc. Le nombre de neutrons peut cependant varier. Ces variantes sont appelées des isotopes. Dans le cas de l’oxygène, il existe 17 isotopes connus.

En archéologie, l’étude des isotopes apporte des informations précieuses sur la vie de nos ancêtres. « Cette méthode repose un peu sur le dicton “On devient ce que l’on mange” ! », sourit le Pr Snoeck, chercheur au sein du groupe AMGC (Archaeology, Environmental Changes & Geo-Chemistry). « De fait, les aliments et les boissons que nous consommons introduisent dans notre organisme des éléments chimiques (oxygène, azote, carbone…) qui vont se fixer avec le temps dans le collagène de nos os et dans l’émail de nos dents. »

L’étude de l’oxygène et du strontium, en particulier, permet de retracer l’origine des denrées consommées par la personne, et donc la zone où elle a vécu.

Exemples de traumatismes crâniens retrouvés © Rick J. Schulting et al.

Des gens du coin

« L’oxygène fixé dans les dents provient de l’eau bue par l’individu. Cette eau est de l’eau de pluie et le résultat de l’évaporation des mers et océans. Or, près des littoraux, la pluie est plus riche en oxygène 18 (8 protons + 10 neutrons) qu’en oxygène 16 (8 protons + 8 neutrons) », développe le Pr Snoeck. « Le strontium, quant à lui, provient de la consommation de plantes, qui l’absorbent à partir du sol. Selon l’âge et la nature des roches (calvaire, granite, etc.) sur lesquelles poussent les végétaux, la valeur en strontium changera. »

Ces variations géographiques dans les isotopes d’oxygène et de strontium permettent d’identifier le lieu de vie des restes humains étudiés. « Dans le cas des individus retrouvés à Charterhouse Warren, nos analyses suggèrent que la majorité venait de la région. Ces résultats ont permis d’écarter l’hypothèse d’étrangers tués lors d’un conflit. »

En parallèle, l’analyse médico-légale et la datation de l’ensemble squelettique ont établi que les restes appartenaient à « au moins 37 individus – incluant hommes, femmes et enfants –, tous morts au même moment par des coups portés avec des instruments contondants », précise le Pr Snoeck. Par ailleurs, l’absence de marque de flèches exclut une mort au combat. « Ils semblent donc avoir été massacrés après capture, ou pris par surprise. »

Os présentant des dommages attribués à une possible mastication humaine © Rick J. Schulting et al.
Traces de coupe sur une omoplate gauche adulte © Rick J. Schulting et al.

Tués, démembrés, et probablement dévorés

Plus intriguant, l’étude a permis de mettre au jour des marques de coupure sur une partie des ossements, ce qui laisse penser que ces personnes ont été démembrées et écorchées. « De plus, des traces de mastication, vraisemblablement humaine, ont été constatées sur certains os des pieds, des mains et des côtes ». Selon les auteurs, ces blessures ne correspondent pas aux rites mortuaires connus de l’époque. Ce potentiel cannibalisme pourrait avoir été utilisé comme moyen de déshumaniser ces individus, en les traitant comme des animaux.

« Charterhouse Warren est un site unique, car les preuves archéologiques de violence à la Préhistoire sont rares, et c’est encore plus vrai à cette échelle », fait savoir le Pr Snoeck. « Cela est évidemment dû aux conditions de préservation : les dépouilles, jetées dans un puits plutôt profond, ont été protégées. Si elles avaient été abandonnées sur place, ou enfouies dans une fosse de quelques centimètres, ces restes n’auraient jamais été conservés jusqu’à nos jours. »

Si nous comprenons mieux aujourd’hui ce qui est arrivé à ces personnes, une question demeure : comment expliquer un tel déchaînement de violence ? Les chercheurs évoquent l’hypothèse de représailles, potentiellement liées à des tensions sociales ou politiques, internes à un groupe ou entre deux communautés distinctes. « Les recherches se poursuivent pour apporter un éclairage supplémentaire sur cet épisode résolument sombre de la Préhistoire britannique », concluent les auteurs.

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