«Le populisme n’est pas une menace constante qui pèserait sur la démocratie ni son antithèse», affirme Arthur Borriello. «Mais bien un moment de celle-ci. Remonter le fil historique du populisme et détacher son regard de l’extrême droite européenne permet de rendre justice à cette tradition politique.»
«Venu des États-Unis, de Russie et d’Amérique latine, le populisme d’hier renvoyait à des mouvements populaires hétérogènes unis par leur projet de démocratisation. Porté au nom d’un sens commun démocratique. Une telle tradition n’est pas exempte de limites sachant que son spontanéisme (concept de théorie politique qui postule que la révolution sociale peut et doit arriver spontanément, NDLR) la rend particulièrement vulnérable aux dérives idéologiques.»

Une véritable trahison
Le professeur à l’Université de Namur défend sa conception dans «Populisme – Le mal nommé», paru aux Éditions de l’Université de Bruxelles, collection ʻDébatsʼ dirigée par le sociologue Andrea Rea. «Les usages actuels du terme s’apparentent à une véritable trahison par rapport à sa signification originelle.»
«Cette analyse se veut résolument débarrassée de tout anti-populisme. La rectification qu’elle propose doit permettre de tracer une frontière nette entre le populisme authentique et les mouvements autoritaires qui fleurissent un peu partout à travers le globe.»
Le livre cible les chercheurs, étudiants, activistes et citoyens interpellés par l’abus du terme « populisme ». Il se concentre sur la façon dont les historiens, politiques et sociologues se sont emparés de ce nom. Né au XIXe siècle au centre des États-Unis, dans le Kansas.
Des romanciers aux démagogues
De 1918 à 1940, le populisme désigne un courant littéraire dans l’espace européen francophone. Porté par des romanciers qui recommandent un art anti-élitiste. Dès la fin des années 1980, «il s’agit de désigner un nouveau style politique en vogue chez des politiciens de la droite conservatrice ou d’extrême droite qui en appellent ‘aux sentiments et préjugés populaires’ contre les élites ou les étrangers», raconte le directeur du Département des sciences sociales, politiques et de la communication de l’UNamur.
«Son usage d’abord, se multiplie en parallèle de la prolifération de nouveaux leaders d’extrême droite en Italie, en Belgique, en Suisse, au Danemark et ailleurs. Il commence également à être appliqué à des personnalités politiques russes ou de l’espace post-soviétique. Puis, au début des années 1990, à des leaders télégéniques. Il sert alors à désigner des démagogues prétendant s’adresser directement au peuple à travers la télévision. En contournant les structures partisanes qu’ils critiquent vertement.»
D’un mouvement progressiste à un parti d’extrême droite
Tout au long de son histoire, les usages du concept de populisme ont répondu davantage aux besoins du présent qu’à la volonté de bâtir un concept fidèle à ces origines.
«L’arrivée du populisme dans la science politique européenne, au milieu des années 1960, répondait à la même logique», explique Arthur Borriello. «Il s’agissait avant tout de trouver un terme commode et une grille conceptuelle pour désigner des évolutions du paysage partisan. La plurivocité acquise par le populisme dans les décennies de l’après-guerre, couplée à son caractère exotique, a alors constitué des atouts majeurs pour son européanisation.»
«À l’issue de cet itinéraire surprenant, un mot introduit par un mouvement progressiste de fermiers américains et par des intellectuels russes adeptes d’un socialisme romantique pour se désigner pourrait être appliqué, sans ciller, à un parti d’extrême droite nostalgique de l’Algérie française. Comme à l’entreprise politique personnelle d’un magnat des médias italiens.»
Reconstruire un peuple
L’élément déclencheur du populisme est toujours une crise ouverte par une récession économique, un conflit armé ou un changement de régime. Pour le membre de l’Institut de recherche « Transitions », «cet événement objectif ne se transforme en crise qu’à travers la médiation d’acteurs qui l’interprètent comme une situation critique requérant une intervention décisive. Le populisme met l’accent sur le décalage entre la situation réelle et l’idéal de participation populaire. Et d’égalité des droits que le projet démocratique moderne contient. Il focalise généralement sa critique sur les distorsions de représentation. Et sur l’illégitimité de la classe dirigeante.»
«Là, réside d’ailleurs l’une des principales différences avec un projet fasciste ou socialiste dans lequel l’interprétation dominante est celle d’un déclin civilisationnel dans le premier cas. D’une contradiction intrinsèque au régime d’accumulation capitaliste dans le second.»
Arthur Borriello parie que, «quelle que soit la prochaine force politique qui se lèvera pour construire un projet de transformation sociale au bénéfice des classes populaires, elle devra se confronter à la leçon fondamentale que le populisme, un peu malgré lui, nous a léguée. Reconstruire un peuple ne se fera pas sans reconstruire la société.»