Les souvenirs négatifs occupent davantage de place dans notre mémoire

7 juillet 2026
Temps de lecture : 5 minutes
par Camille Stassart

Série : Au fil des souvenirs (2/3)

Un entretien d’embauche décisif, un premier baiser, des soirées entre amis jusqu’au petit matin, un voyage mémorable, la naissance d’un enfant, la perte d’un proche… Chaque individu porte en lui des milliers de souvenirs, réunis dans une bibliothèque invisible : la mémoire épisodique, l’un des systèmes de la mémoire à long terme. Tous ces moments ne sont néanmoins pas conservés dans leur intégralité, certains détails étant oubliés ou bien « condensés » par le cerveau. C’est pourquoi le temps nécessaire pour se remémorer un épisode vécu est souvent bien plus court que sa durée réelle. En psychologie cognitive, on parle de « compression temporelle des événements » de la mémoire épisodique.

Charline Colson, doctorante à l’Unité de recherche en psychologie et neurosciences cognitives de l’Université de Liège, s’intéresse depuis 2023 à l’influence des émotions sur ce phénomène. Elle démontre pour la première fois que les événements associés à des ressentis négatifs sont moins condensés en mémoire.

Une compression au gré des émotions ?

« La compression temporelle de la mémoire épisodique est un phénomène qui a été décrit assez récemment dans la littérature scientifique. Au sein de notre laboratoire, on a commencé à s’y intéresser dès 2018. Et nos premières recherches ont montré que la compression varie selon la nature des expériences vécues », indique Arnaud D’Argembeau, directeur de recherches FNRS, et promoteur des travaux de Charline Colson.

Dans sa thèse, la doctorante explore l’hypothèse que les événements émotionnellement marquants sont moins compressés. Le déroulement de ces souvenirs, quand on s’en rappelle, serait donc plus proche de leur durée réelle. « Pour tester cette idée, on a fait visionner à une trentaine de participants 16 vidéos de quelques dizaines de secondes. La moitié montrait des situations négatives, comme un accident de voiture, un crash aérien ou une attaque d’animal. L’autre moitié présentait des scènes neutres du quotidien comme cuisiner, laver la vaisselle, etc. », précise la chercheuse.

« Juste après, on leur demandait de rejouer mentalement ces vidéos de la manière la plus détaillée possible, et on mesurait le temps qu’ils prenaient, en comparaison à la durée réelle de la vidéo », ajoute le Pr D’Argembeau. « Les volontaires devaient ensuite décrire oralement leurs souvenirs, puis évaluer le niveau de détails dont ils se rappelaient. »

Nuage de mots généré à partir du texte © Camille Stassart

Un effet qui semble propre aux émotions négatives

Résultats ? Les vidéos exposant des situations négatives étaient remémorées plus longuement, avec plus de détails, que les neutres. Suggérant que les moments désagréables ou stressants sont moins compressés dans la mémoire épisodique, et donc que leur rappel se rapproche de leur durée réelle.

Depuis, les deux chercheurs ont reproduit l’expérience en y incluant des vidéos censées susciter des émotions positives chez les participants. « On est en train d’analyser les données : les premiers résultats montrent que les souvenirs des situations positives sont autant compressés que les neutres dans la mémoire épisodique. L’effet semble donc surtout concerner les négatives », fait savoir Charline Colson.

« Soulignons toutefois qu’il existe un biais méthodologique dans ce type d’expérience, puisqu’il est plus facile de faire naître en laboratoire des ressentis négatifs chez les participants que des positifs », nuance le Pr D’Argembeau.

Des souvenirs mieux consolidés…

À la suite de ces découvertes, les deux chercheurs ont tenté de savoir pourquoi les émotions négatives atténuent le phénomène de compression temporelle. Une explication possible est qu’une situation suscitant colère, peur ou tristesse capte davantage notre attention, signalant ainsi au cerveau que l’instant est important. Or, les informations marquées comme importantes par notre cerveau ont davantage de chances d’être conservées en mémoire.

Pour le vérifier, deux autres études ont été menées. L’une s’intéressant au niveau d’attention au moment de l’encodage des informations, c’est-à-dire quand l’expérience est vécue. L’autre à la consolidation, une étape du processus de mémorisation durant laquelle le cerveau stabilise les informations encodées dans les heures et jours qui suivent l’expérience, en vue de leur stockage en mémoire à long terme.

« L’étude portant sur la consolidation vient de s’achever », signale Charline Colson. « Elle consistait à demander aux participants de se remémorer et de décrire les vidéos soit immédiatement après le visionnage, soit 24 h ou 72 h plus tard. On a constaté que le nombre de détails retenus par les volontaires concernant les vidéos négatives restait plus ou moins stable au cours du temps, alors qu’il diminuait pour les neutres. »

…même sans attention soutenue

Le rôle de l’attention a été étudié en demandant aux participants de réaliser une tâche secondaire pendant le visionnage des vidéos afin de détourner une partie de leur concentration. Pourtant, malgré cette distraction, les vidéos négatives restaient moins condensées par le cerveau et étaient mieux retenues par les participants. « Le niveau d’attention alloué à la scène n’explique donc pas l’effet des émotions sur la compression temporelle. Ce résultat nous a surpris », souligne le Pr D’Argembeau.

Les scientifiques entendent désormais observer le cerveau en action, notamment grâce à l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf), afin de mieux comprendre les mécanismes cérébraux impliqués dans l’effet des émotions sur le stockage de nos souvenirs. Ces travaux permettront d’affiner les modèles actuels de la mémoire épisodique, en intégrant plus finement le rôle des états affectifs dans la façon dont certains souvenirs prennent plus de place que d’autres dans notre mémoire.

Haut depage