Pendant longtemps, l’industrie spatiale belge a surtout fait rêver avec ses contributions aux lanceurs européens et aux grandes missions scientifiques et d’observation de la Terre. Ces dernières semaines, l’entreprise wallonne Spacebel, spécialisée en ingénierie logicielle pour les systèmes spatiaux, a décroché un nouveau contrat dans le cadre d’EnVision, la future mission scientifique européenne d’exploration de Vénus. Ses logiciels seront du voyage sur la sonde qui devrait quitter notre planète au plus tôt en novembre 2031.
Un élément stratégique de la Défense européenne
Mais derrière ces projets civils et scientifiques se dessine aujourd’hui une autre réalité. L’espace est devenu un enjeu stratégique majeur pour les États européens. Et le secteur spatial belge entend bien prendre sa place dans cette nouvelle course à la souveraineté.
Le symbole de cette évolution se trouve à Paris, au salon Eurosatory, l’un des plus grands rendez-vous mondiaux consacrés à la défense et à la sécurité.
Parmi les exposants présents sur le stand de l’Awex, l’Agence wallonne aux exportations et aux investissements étrangers, on retrouve Eric Lardinois, le patron de Spacebel. « Les conflits se jouent aussi dans l’espace à travers le contrôle des communications, de l’information et des images. »
Pour le grand public, l’espace reste souvent associé aux satellites météo, à la navigation GPS ou aux missions scientifiques. Pourtant, les armées modernes dépendent désormais largement des infrastructures spatiales. Les satellites permettent d’observer des zones de conflit, de sécuriser les communications, de surveiller des infrastructures critiques ou encore de guider certaines opérations.

Dualité des systèmes spatiaux
Cette transformation modifie profondément les priorités du secteur spatial européen. Chez Spacebel, cela se traduit par une volonté claire de développer davantage les activités liées à la défense et à la sécurité. Arrivé à la tête de l’entreprise en 2024, Eric Lardinois a élaboré avec son prédécesseur une stratégie de croissance pour la période 2026-2030. Parmi les axes retenus figure celui intitulé « spatial de défense ».
L’entreprise possède déjà une expérience dans ce domaine. Elle a participé à plusieurs programmes liés aux satellites militaires français Hélios et CSO et collabore avec le Centre géospatial de la Défense belge pour l’exploitation de données issues de l’observation de la Terre. La différence entre hier et aujourd’hui est que ces activités ne sont plus considérées comme marginales.
Des objectifs de résilience, de protection et de sécurité
Pour accompagner cette évolution, Spacebel a d’ailleurs recruté un responsable spécifiquement chargé du développement des activités de défense et de sécurité. Une démarche qui illustre la montée en puissance de ce marché.
« Nous ne nous situons pas dans les systèmes offensifs ou létaux », explique Eric Lardinois. « Nous voulons mettre nos compétences au service de la protection, de la résilience et de la sécurité. »
Cette distinction reflète une caractéristique essentielle du spatial moderne : la frontière entre ce qui est civil ou militaire est souvent floue. Une technologie développée pour surveiller l’environnement peut également servir à observer une zone de conflit. Un système conçu pour gérer une catastrophe naturelle peut être utilisé lors d’une opération militaire. Les satellites restent fondamentalement les mêmes. Ce sont leurs missions qui évoluent.
Une feuille de route wallonne
C’est précisément cette logique de « dualité » qui pousse aujourd’hui l’ensemble de l’écosystème wallon à s’organiser. Le pôle de compétitivité wallon Skywin, qui rassemble entreprises, centres de recherche et universités actifs dans l’aéronautique, le spatial et la défense, vient ainsi d’élaborer une feuille de route consacrée au « Space4Defence ».
« Lorsque nous avons construit notre première stratégie spatiale, cette dimension n’était pas encore au centre des préoccupations », explique Agnès Grandjean, directrice de la section internationale chez Skywin. « Depuis, les choses ont énormément évolué. »
L’Union européenne a progressivement intégré l’espace dans ses réflexions stratégiques. L’OTAN considère désormais l’espace comme un domaine opérationnel à part entière. Et la guerre en Ukraine a rappelé à quel point les capacités spatiales sont devenues essentielles dans les conflits contemporains. Face à cette nouvelle donne, Skywin cherche à identifier les domaines dans lesquels la Wallonie dispose d’atouts spécifiques.
L’observation de la Terre figure parmi les compétences les plus reconnues. Grâce à des satellites capables de collecter des images et des données, il est possible de surveiller l’environnement, les infrastructures ou les ressources naturelles. Des capacités qui intéressent tout autant les autorités civiles que les acteurs de la défense.
Le logiciel constitue un autre point fort de l’industrie wallonne. Des entreprises comme Spacebel développent les programmes qui assurent le fonctionnement des satellites et des lanceurs spatiaux. Un savoir-faire devenu stratégique à mesure que les systèmes spatiaux gagnent en complexité.
L’intelligence artificielle renforce encore cette tendance. Les volumes de données collectés depuis l’espace augmentent constamment et doivent être analysés toujours plus rapidement.
Des contraintes typiquement militaires
« Dans le domaine de la défense, les besoins exigent du ‘near real time’ », reprend Eric Lardinois. « Les informations doivent être disponibles presque instantanément afin de permettre une prise de décision efficace. »
Cette exigence transforme la manière dont les logiciels sont conçus. Une partie du traitement des données doit désormais être réalisée directement à bord des satellites, avant même leur transmission vers la Terre.
La Wallonie dispose également d’une expertise historique dans les lanceurs spatiaux européens. Plusieurs entreprises régionales participent aux programmes Ariane et Vega en fournissant des composants critiques. Un savoir-faire devenu particulièrement précieux au moment où l’Europe cherche à garantir son accès autonome à l’espace.
L’arrêt de la coopération spatiale avec la Russie après l’invasion de l’Ukraine a rappelé la fragilité de certaines dépendances stratégiques. Depuis lors, l’autonomie européenne est devenue une priorité dans de nombreux domaines, y compris spatiaux.
Pour les entreprises belges, cette évolution ouvre de nouvelles perspectives. Chez Spacebel, l’ambition est de faire progresser les activités liées au spatial de défense jusqu’à représenter environ 20 % du chiffre d’affaires. Sans renoncer pour autant aux grands programmes scientifiques qui ont bâti sa réputation.