Elon Musk (voitures Tesla, SpaceX, projetant de bâtir une ville sur Mars), Jeff Bezos (fusées réutilisables, atterrisseurs lunaires), Mark Zuckerberg (Meta, Facebook, Instagram) et d’autres seigneurs de la Tech en Californie façonnent les orientations stratégiques des États. «Depuis l’élection de Donald Trump, la frontière entre le pouvoir économique, la puissance technologique et la décision politique s’est estompée aux États-Unis», constate Jean-Noël Missa.
«Le technofuturisme agit désormais comme un nouvel imaginaire, qui nourrit à la fois les ambitions géopolitiques publiques et privées. Analyser la philosophie de la Silicon Valley n’est pas un exercice de curiosité intellectuelle, mais une nécessité.»

Pouvoir et domination
Aux éditions de l’Académie royale de Belgique, le docteur en médecine et en philosophie publie «Technofuturisme: la philosophie de la Silicon Valley». «C’est avec l’avènement de ChatGPT et les cris d’alerte suscités par les risques de l’IA que j’ai pris pleinement conscience que le transhumanisme, mouvement philosophique que je suivais depuis de nombreuses années, avait franchi un seuil. Il s’était fondu dans une idéologie plus vaste et plus ambivalente, celle du technofuturisme. Où la promesse d’émancipation se confond désormais avec les dynamiques de pouvoir et de domination technologique.»
Le technofuturisme s’appuie sur trois piliers. Le transhumanisme qui veut accroître les capacités physiques et intellectuelles des humains par l’IA. La vigilance face aux menaces qui pourraient anéantir ou réduire le potentiel de l’humanité. L’expansion spatiale envisagée comme horizon civilisationnel et assurance contre l’extinction.
Le membre de l’Académie royale de Belgique et du Comité d’éthique de l’Institut français de la santé et de la recherche médicale (Inserm) cite la déclaration de 2023 du Center for Al Safety resources (CAIS) basé en Californie. Signée par des spécialistes de l’IA comme Sam Altman, cofondateur d’OpenAI avec Elon Musk. «Réduire le risque d’extinction lié à l’intelligence artificielle devrait constituer une priorité mondiale. Au même titre que d’autres risques sociétaux d’ampleur. Tels que les pandémies et la guerre nucléaire.»
Suprématie militaire
L’expansion spatiale veut assurer la survie de l’espèce… «À cette noble motivation s’ajoute pourtant un second objectif, plus cynique et résolument stratégique, qui relève de la realpolitik», souligne le professeur au Département d’enseignement de philosophie, éthique et sciences des religions et de la laïcité à l’ULB. «L’espace n’est plus alors un sanctuaire, mais un champ de rivalités hégémoniques. Dans cette logique, la suprématie militaire elle-même passe par la domination de l’espace.»
«L’intégration croissante de l’IA dans les systèmes d’armes autonomes concentre la promesse d’une supériorité opérationnelle décisive pour les démocraties. Tout en portant le risque que des régimes autoritaires ou des acteurs non étatiques pourraient se retourner contre les valeurs mêmes que cette république technologique entend défendre. Derrière l’idéalisme affiché du progrès, se profile alors la question inévitable: qui contrôlera, et dans quel but, les technologies de demain?»
Vers un futur inconnu
Le technofuturisme est un projet ambitieux et ambigu… «Ambigu, parce que les mêmes instruments qui rendent ce programme possible – l’IA avancée, les biotechnologies, les architectures de contrôle global – peuvent mal gouverner, engendrer autant de vulnérabilités nouvelles qu’ils prétendent en supprimer», pense le chercheur. «C’est dans le domaine militaire que cette philosophie trouve à la fois sa traduction la plus concrète et sa zone d’ombre.»
Spécialiste des drones, partenaire du Pentagone et des forces aux frontières étatsuniennes, Anduril occupe une place singulière. L’entreprise californienne combine technologies de vision par ordinateur, IA et réseaux de capteurs infrarouges. Pour surveiller, intercepter et neutraliser en quelques secondes.
«La littérature et la réflexion théorique offrent un contrepoint salutaire en forçant à envisager des futurs où la trajectoire de la technologie ne se contente pas de servir ou de menacer l’humanité», souligne Jean-Noël Missa. «Mais suit sa propre logique vers un horizon inconnu.»
L’avenir de la technologie, de l’IA, est opaque, imprévisible… «Ni prophéties messianiques ni visions apocalyptiques ne sauraient dissiper cette incertitude radicale. Le véritable enjeu du technofuturisme n’est peut-être pas de savoir s’il nous sauvera ou nous détruira. Mais d’admettre qu’il pourrait, par sa propre logique, écrire une histoire qui nous échappe. Et s’avance vers un futur inconnu.»