Quand les requins chassaient les baleines en mer du Nord

3 août 2026
Temps de lecture : 6 minutes
par Camille Stassart

Série : Mer du Nord (1/3)

Les eaux belges de la mer du Nord ont autrefois été le territoire de requins de plusieurs mètres de long capables de se nourrir de petits cétacés. C’est ce que révèle une nouvelle étude menée par Olivier Lambert, paléontologue à l’Institut royal des Sciences naturelles. Deux crânes fossilisés de baleines découverts dans le port d’Anvers ont permis au scientifique et à ses collègues de reconstituer des attaques survenues il y a environ 5 millions d’années.

Des dents de requins pour raconter le passé

À cette époque, le sud de la mer du Nord n’a rien à voir avec le paysage actuel. « Le climat était plus chaud et le niveau de la mer plus haut. L’actuelle ville d’Anvers était totalement sous eau et le littoral se situait plusieurs kilomètres plus au sud », précise Olivier Lambert. La diversité de mammifères marins y était aussi plus importante. « Alors que la côte belge abrite aujourd’hui essentiellement des phoques gris, des phoques communs et des marsouins communs, elle accueillait, à l’époque, de nombreuses autres espèces de phoques et de marsouins, mais aussi des dauphins, des baleines à fanons et de grands requins. »

Ces derniers jouaient vraisemblablement déjà un rôle de grands prédateurs. Mais les relations passées entre requins et cétacés restent difficiles à documenter, car il est rare de retrouver des fossiles permettant d’identifier clairement à la fois le requin et sa proie. « La principale source d’information repose sur l’étude de fossiles de cétacés bien conservés et présentant des marques de morsures. Néanmoins, ces traces ne suffisent généralement pas à déterminer l’espèce responsable de l’attaque. Le mieux est de disposer de restes de dents de requins encore incrustés dans les ossements. » Et la chance a été du côté des scientifiques.

Trace de morsure avec une pointe de dent profondément enfoncée dans l’os © Olivier Lambert

Deux pères, deux fils, deux crânes de cétacés

Au début des années 1980, un bassin est creusé dans le port d’Anvers : une occasion rêvée pour les paléontologues amateurs à la recherche de fossiles intéressants. Ce jour-là, un père et son fils mettent la main sur un crâne de cétacé présentant des stigmates de morsures et, surtout, une pointe de dent de requin fichée dans l’os. Ils le conserveront pendant plus de 20 ans, jusqu’au jour où le fils confie le fossile à l’Institut royal des Sciences naturelles. « J’ai eu la possibilité, à l’époque, d’analyser le crâne et les morsures. Mais on n’avait pas réussi à identifier précisément l’espèce de requin responsable », explique Olivier Lambert.

Par une curieuse répétition du hasard, l’histoire se rejoue en 2022. John Stewart, paléontologue à la Bournemouth University (Royaume-Uni) et co-auteur de l’étude, informe Olivier Lambert qu’il détient dans sa collection personnelle un crâne de cétacé qu’il avait mis au jour dans les docks d’Anvers, au milieu des années 80, également avec son père. « Il me l’a envoyé dans une grande boîte et j’ai pu observer des traces de morsures, dont une contenait un fragment de dent de requin. Comme le spécimen provenait de la même période que celui obtenu il y a 20 ans – les fossiles datant tous deux du Pliocène, il y a entre 5 et 4,4 millions d’années –, mais aussi de la même région, on s’est dit qu’il serait intéressant de les étudier ensemble. »

Modèle 3D d’une dent incrustée reconstruit à partir d’un scan micro-CT du fragment osseux. Identifiée comme appartenant au requin mako © Olivier Lambert

Des prédateurs identifiés par des modèles 3D

« La première étape a été d’identifier les fossiles de cétacés, en les décrivant en détail et en les comparant à ce qui avait déjà été décrit dans la littérature. On a ensuite étudié les traces de morsures, puis réalisé des scans des crânes afin de créer des modèles 3D des fragments de dents. Enfin, on a identifié le requin responsable des morsures en comparant ces modèles à d’autres dents de requins que l’on savait présents dans la région à cette époque. »

Résultats ? Les chercheurs ont déterminé que les crânes appartenaient à un cousin du béluga et à une petite baleine franche éteinte. « Les morsures du béluga ont vraisemblablement été faites par un requin mako de 4-5 mètres de long, cousin du grand requin blanc actuel. Dans le cas de la baleine franche, plusieurs espèces de requins sont responsables des morsures. L’un d’eux était un requin griset, qui existe toujours de nos jours, connu pour se nourrir de mammifères marins en tant que charognard. On a d’ailleurs déterminé que la morsure a été faite par une dent de la mâchoire inférieure, ce qui suggère que la baleine était sur le dos. Or, quand un grand cétacé meurt, la carcasse se retourne. »

Modèle 3D de la pointe d’une dent incrustée reconstruit à partir d’un scan micro-CT. Dent identifiée comme appartenant au requin griset © Olivier Lambert
Détail de marques de morsures de requins sur le crâne de la baleine franche éteinte © Olivier Lambert

Vers le retour de grands requins en mer du Nord ?

À la fin du Pliocène, il y a environ 2,6 millions d’années, un refroidissement global et des fluctuations du niveau de la mer entraînent la disparition de cette faune dans le sud de la mer du Nord. Le changement climatique actuel pourrait-il conduire à leur retour ? « C’est très difficile à prédire. Toutefois, il impactera certainement la distribution des proies des mammifères marins.» Et lorsque les proies migrent, les prédateurs ont tendance à suivre.

« Tout récemment, on a constaté un déplacement vers le sud des céphalopodes (calamars, pieuvres…) dont se nourrissent les dauphins, les marsouins ou encore les phoques. On pourrait donc voir ces populations descendre vers le sud de la mer du Nord, qui seraient, à leur tour, potentiellement suivies par leurs prédateurs, comme certains grands requins », conclut Olivier Lambert.

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