Série : Le miel et les abeilles (1/3)
Le bourdonnement des abeilles sauvages s’estompe de façon alarmante. En Europe, une espèce sur dix est menacée d’extinction. La Belgique fait bien pire encore : plus d’une espèce sur trois y est en danger, faisant du pays l’un des plus touchés du continent. Ces constats sont issus de la mise à jour de la Liste rouge européenne des abeilles sauvages (UICN), coordonnée par Denis Michez, directeur du Laboratoire de Zoologie de l’UMons. En parallèle, les effectifs de nombreuses populations d’abeilles sauvages déclinent. Afin de mesurer précisément cette érosion, un vaste programme de suivi standardisé des pollinisateurs sera déployé dans toute l’Europe à partir de 2027.
En Europe, 10 % des espèces en voie d’extinction
Lors de la première évaluation de la Liste rouge européenne des abeilles sauvages (UICN), en 2014, 56 % des quelque 2000 espèces dénombrées en Europe étaient classées comme « insuffisamment documentées » (Data Deficient). C’est-à-dire qu’on ne disposait pas d’assez d’informations pour déterminer si elles étaient à risque d’extinction ou pas. « Nous avons pu réduire cette proportion à 14 % en rassemblant de nouvelles données et en élargissant le réseau d’experts mobilisés. »
Résultats ? « Les tendances mises en évidence en 2014 se confirment : au niveau européen, la proportion d’espèces en voie d’extinction reste globalement stable, autour de 10 %. En valeur absolue, cela signifie toutefois que bien davantage d’espèces figurent désormais sur la Liste rouge. »
Parmi les espèces les plus vulnérables au risque d’extinction figurent les bourdons : particulièrement touchés, ils pourraient disparaître d’Europe d’ici cinquante ans. Les espèces très spécialisées dans leur alimentation, ainsi que les abeilles parasites, dites « abeilles-coucous » – qui pondent leurs œufs dans le nid d’autres espèces –, sont, elles aussi, fortement menacées. « De plus, les espèces très sensibles au changement climatique ont davantage de risques d’extinction. On les retrouve principalement en montagne, dans le nord de l’Europe ou sur les îles méditerranéennes, où leur aire de répartition est très restreinte. »
Dans ce sombre tableau, une note d’espoir subsiste : à ce jour, aucune espèce d’abeille sauvage n’est considérée comme éteinte à l’échelle de l’Europe.

La Belgique, l’exemple à ne pas suivre
La situation est toutefois bien différente en Belgique, où 15 % des espèces d’abeilles sauvages ont déjà disparu. A noter que comme ces espèces subsistent dans d’autres pays européens, elles pourraient recoloniser notre territoire, à condition toutefois de recréer les conditions favorables à leur installation.
Autre chiffre coup de poing : sur les quelque 400 espèces d’abeilles sauvages recensées en Belgique, entre 30 et 40 % sont aujourd’hui menacées d’extinction, une proportion largement supérieure à la moyenne européenne.
« La Belgique fait partie des pires pays au niveau européen. C’est l’exemple à ne pas suivre. La principale cause du déclin de nos abeilles sauvages, c’est la destruction et la dégradation des habitats. Cela est, bien sûr, dû à l’étalement urbain, à l’imperméabilisation des sols et à la simplification des paysages dans l’un des territoires les plus densément peuplés au monde. » Les espèces rares n’y trouvent plus les conditions nécessaires à leur survie.
Le deuxième facteur majeur est l’intensification des pratiques agricoles et l’usage des pesticides. « Malgré leur interdiction au niveau européen, les néonicotinoïdes continuent d’être utilisés en Belgique grâce à des dérogations régionales, notamment sous la pression des lobbies de la betterave et de la pomme de terre. Ces substances chimiques impactent durement la faune, et en particulier les abeilles qui butinent des fleurs exposées aux pesticides épandus dans les champs et à leurs abords », explique le lauréat du Prix Lamarck 2024 de l’Académie royale de Belgique.

Des espèces venues du Sud
Comme de nombreuses autres espèces animales et végétales, certaines abeilles sauvages migrent progressivement vers le nord de l’Europe sous l’effet du réchauffement climatique. C’est notamment le cas du xylocope panard (Xylocopa valga), une abeille charpentière observée pour la première fois en Belgique en 2025, à Hamois (province de Namur). Originaire du bassin méditerranéen et de l’est de l’Europe, elle étend son aire de répartition à mesure que les températures augmentent.
« En parallèle de la disparition de nombreuses espèces dans notre pays, de nouvelles abeilles s’installent donc en Belgique. C’est tout le paradoxe de la situation actuelle : le réchauffement climatique favorise l’arrivée d’espèces méridionales, ce qui augmente la biodiversité, alors que, dans le même temps, il contribue à menacer d’extinction une large part des espèces d’abeilles indigènes. »

Evaluer la dynamique des populations
Si la Liste rouge évalue le risque d’extinction à partir de l’aire de répartition des espèces (une distribution spatiale restreinte étant synonyme d’une plus grande vulnérabilité ), un autre indicateur clé pour évaluer la santé des espèces est la taille et la dynamique de leurs populations. C’est-à-dire l’évolution temporelle du nombre d’individus de chaque espèce.
« Mesurer cette dynamique est beaucoup plus complexe que cartographier la répartition spatiale des espèces, car cela nécessite un suivi standardisé. Les inventaires doivent être réalisés partout selon le même protocole, à la même période, avec les mêmes outils et le même effort d’échantillonnage afin de limiter les biais et de comparer les résultats. »
C’est précisément l’objectif d’EPIC-Bee, un projet européen coordonné par le professeur Denis Michez en collaboration avec quinze partenaires. Pendant plusieurs années, les abeilles sauvages seront inventoriées selon un protocole commun dans toute l’Europe, afin de comparer l’évolution de leurs populations d’un pays à l’autre, et dans le temps.
Ce suivi répond aux exigences du règlement européen sur la restauration de la nature, issu du Green Deal, qui impose aux États membres d’enrayer le déclin des pollinisateurs (abeilles sauvages, syrphes, papillons) et de le prouver via un monitoring standardisé. En Wallonie, le DEMNA assurera le suivi des papillons de jour, tandis que celui des abeilles sauvages, des syrphes et des papillons de nuit sera confié à des opérateurs externes à partir de 2027. Prévu pour une durée minimale de trois ans, ce programme fera l’objet d’une première évaluation en 2030 avant d’être poursuivi sur le plus long terme.