Série : Antipodes (2/4)
PODCAST
« Je n’ai jamais aimé rester au même endroit trop longtemps ». À 39 ans, Élodie Kip a déjà vécu plusieurs vies. Chercheuse belge installée en Nouvelle-Zélande, elle navigue depuis près de quinze ans entre laboratoires de pointe, visas vacances-travail, montagnes lointaines et remises en question profondes sur le sens du travail scientifique et sur elle-même.
Son parcours, loin des trajectoires académiques classiques, raconte une autre manière d’être chercheuse : mobile, libre et, bien entendu, curieuse. Mais comment développe-t-on sa carrière scientifique de l’autre côté de la planète ? Rencontre à Dunedin, la ville la plus écossaise de Nouvelle-Zélande.
Comme un besoin d’explorer de nouveaux horizons
Après des études à l’Université de Namur, puis de Liège pour un master en oncologie et immunologie, et un travail de fin d’études concernant l’impact de l’inflammation pulmonaire sur la migration de métastases distantes vers le poumon, la jeune scientifique originaire de Perwez ressent le besoin de « bouger ». « Je voulais voir autre chose, d’autres façons de travailler, rencontrer d’autres personnes. Ne pas rester dans une seule université », dit-elle.
Diplôme en poche, elle prend pourtant une décision qui surprend : mettre ses études entre parenthèses. Elle obtient une bourse du gouvernement belge pour suivre un mois de cours d’anglais intensifs à Oxford, en Angleterre. Ce genre de bourse aide les jeunes diplômés à s’améliorer en langues, dans le but de les aider à trouver un futur job. À son arrivée à la gare St Pancras, de Londres, l’excitation de la découverte de l’étranger est intense. Elle sait qu’elle a pris la bonne décision.
Elle met ensuite le cap sur l’Australie, pour un an, grâce à un visa vacances-travail. Là-bas, pas de pipettes ni de microscopes, mais des petits boulots dans l’horeca. Et une découverte de la gigantesque île en 4×4. « C’était vraiment une année pour découvrir, voyager, rencontrer, s’amuser et lâcher prise. Et aussi pour vivre plus simplement », se souvient-elle. Cette expérience marque le début d’une longue histoire d’amour avec « l’ailleurs », mais aussi, paradoxalement, avec la science. « Au bout d’un an, la recherche me manquait. Mais ça faisait aussi du bien de ne rien faire de scientifique pendant quelques mois », dit-elle.
Une thèse en virologie et neuroinflammation
De retour en Belgique, elle entame un doctorat à l’Institut de Santé publique, aujourd’hui Sciensano, en collaboration avec l’Université de Gand. Changement radical de domaine à la clé. Elle travaille désormais en virologie et en neuroinflammation, sur des modèles animaux. « Ça n’avait rien à voir avec ce que j’avais fait avant, mais j’adorais ça », précise Élodie Kip. Son doctorat s’est étendu sur cinq années (au lieu de quatre plus classiquement en Europe). « À cause de la mise en place initiale et la gestion de souris génétiquement modifiées au sein de l’institut », précise-t-elle.
« Cette période de ma vie a été particulièrement exigeante, mais aussi fondatrice. J’ai énormément appris, scientifiquement, mais aussi humainement. »
À la fin de sa thèse, un postdoctorat lui est proposé dans le même institut. Une voie toute tracée, confortable. Trop, peut-être.
Les années de visas « Vacances-travail »
« Je me disais qu’après mon doctorat, je repartirais à l’étranger. Et là, accepter ce postdoc, c’était choisir la facilité. Quelque chose en moi que je ne pouvais expliquer m’indiquait que je devais repartir. J’ai donc décliné et j’ai mis le cap sur le Canada pour une nouvelle année de visa vacances-travail. Ce visa est un tirage au sort, difficile à obtenir. Mais il m’a été accordé peu avant Noël. C’était un beau cadeau et une indication que je suivais la bonne voie », dit-elle.
Au Canada, Élodie Kip travaille notamment à Banff, au cœur des montagnes Rocheuses. « C’était magnifique. Grandiose. En travaillant dans un magasin de sport, j’ai découvert un autre rapport au travail », dit-elle. Lors de ses journées de congé, elle randonne dans les vastes montagnes autour de Banff.
Son contrat de travail à temps plein dans le magasin s’organisait sur 4 jours par semaine. Chaque jour, elle prestait plus d’heures pour remplir son quota hebdomadaire. Une formule pour encourager le personnel à découvrir les environs en randonnant. « Je trouvais ça génial ! »
La jeune scientifique a aussi fait d’autres petits jobs dans des magasins de souvenirs à Banff, et puis à Montréal ou elle rencontre énormément de monde issu des quatre coins du monde, ce qu’elle apprécie particulièrement. Là encore, elle s’éloigne volontairement du monde académique. « Je n’ai vraiment pas un profil académique typique », sourit-elle en se remémorant ces périodes. « La science pour moi a un lourd impact mental et c’est très facile de s’y perdre et d’en faire sa priorité due à la complexité des recherches. J’aime cela, mais mon cerveau a besoin de breaks après quelques années. J’ai besoin de me retrouver avec moi-même, en dehors de la science ».
Cap sur la Nouvelle-Zélande
Sa dernière expérience de visa vacances-travail la mène ensuite en Nouvelle-Zélande, où elle arrive à la toute dernière limite d’âge pour ce genre de visa.
Elle y retrouve une de ses meilleures amies, Delphine, rencontrée au Canada. Elles partagent un logement à Picton, dans l’île du Sud. Elle commence par des petits boulots avant de ressentir, une fois encore, l’appel de la science. Elle bosse alors sur son CV, dans un café de la petite ville, et postule à un poste d’assistante de recherche à l’Université d’Otago, à Dunedin, au sud de l’île du Sud.
Assistante de recherche en optogénétique
Le projet est ambitieux . Il s’agit de travailler sur la maladie de Parkinson en utilisant l’optogénétique, une technique innovante qui permet d’activer des neurones grâce à la lumière. « C’est une thérapie génique basée sur des protéines sensibles à la lumière. On peut suractiver des cellules neuronales avec des longueurs d’onde spécifiques », dit-elle. Un nouveau domaine, encore. « Cela n’avait rien à voir avec ce que j’avais fait auparavant, mais c’était passionnant. »
Progressivement, elle réintègre son expertise en neuroinflammation et contribue à plusieurs publications, notamment sur le lien entre inflammation, intestin et cerveau dans la maladie de Parkinson et d’autres maladies neurologiques et psychologiques. Elle est convaincue que le corps humain fonctionne de manière holistique : le cerveau et d’autres organes travaillent ensemble et pas séparément. ‘Prends soin de ta tête et tu seras bien dans ton corps et vice-versa et cela t’aidera à éviter certaines maladies’ est son mantra.
Grâce à des financements internes et externes, elle obtient un statut de postdoctorante. Après plusieurs années en tant qu’assistante de recherche et postdoc, elle ressent à nouveau le besoin d’évoluer et de changer d’environnement.
Depuis plus un an, Élodie travaille en neuroendocrinologie, toujours à l’Université d’Otago. Elle occupe un rôle hybride de gestion de laboratoire (« lab manager ») et de chercheuse sur des projets liés aux interactions entre hormones, cerveau et pathologies comme le syndrome ovarien métabolique polyendocrinien. « J’apprends encore énormément. Et cela, j’adore. Ce syndrome est un bel exemple que tout est interconnecté, du cerveau, aux changements hormonaux, aux ovaires. C’est fascinant! » En parallèle, elle encadre et supervise les étudiants. Ce qui lui convient bien.
Installée durablement en Nouvelle-Zélande, Élodie a obtenu la résidence permanente après la période Covid et se prépare désormais à y demander la nationalité. « Ce qui est génial, c’est que je peux garder mon passeport belge », dit-elle. Sa vie personnelle est désormais ancrée sur l’île du Sud, avec un compagnon néo-zélandais et un beau-fils de neuf ans. « On est ici pour quelques années », assure-t-elle. Même si elle revient chaque année en Belgique pour voir la famille et les amis, qui lui manquent énormément. « La vie ici est plus simple et on profite de la nature beaucoup plus, on effectue des voyages en van. Ça me convient mieux, mais cela a un prix : celui d’être loin de beaucoup de personnes que j’aime.»
Reste la question de l’avenir. Souvent posée, rarement tranchée. Les contrats courts, l’incertitude des financements font partie du métier de scientifique et de ses doutes. « Cela ne me fait pas forcément peur », assure-t-elle. Chaque matin, elle se rend au travail avec enthousiasme. « Je me lève en me disant : chouette, je vais avancer sur ce projet ou sur cette expérience aujourd’hui. » Peut-être est-ce là, finalement, le fil rouge de son parcours : avancer, tant que le plaisir et le sens sont au rendez-vous… « entourée des bonnes et sincères personnes », conclut-elle.