Entre leur zone d’alimentation, dans les régions polaires, et leur zone de reproduction et de mise bas, située sous les Tropiques et souvent pauvre en ressources alimentaires, les baleines à bosse parcourent près de la moitié du globe. Après avoir accumulé énormément de graisse, ces grandes migratrices jeûnent pendant six à huit mois consécutifs. À tel point qu’à leur retour dans leur région d’alimentation, elles peuvent avoir perdu entre un tiers et la moitié de leur poids, soit jusqu’à 15 tonnes.
Cela, c’est la règle générale. Certains individus y dérogent. Dans la zone côtière pacifique du Nicaragua, la Dre Joëlle De Weerdt a, en effet, observé des baleines à bosse s’alimentant sur leur lieu de reproduction. « C’est assez surprenant. Les baleines à bosse ont évolué de manière à pouvoir stocker d’importantes réserves d’énergie et n’ont donc pas besoin de se nourrir régulièrement, même lorsque de la nourriture est disponible.»
Pour percer les mystères de ce comportement, elle vient d’entamer un postdoctorat de 3 ans, financé par le FNRS, sous la houlette de la Pre Krishna Das au sein du Laboratoire d’océanographie biologique de l’ULiège.
« On dénombre 14 populations de baleines à bosse de par le monde. Dans le cadre de mes recherches, je m’intéresse spécifiquement à celle qui s’alimente le long de la côte nord-ouest des Etats-Unis avant de rejoindre la zone côtière pacifique du Nicaragua de novembre à avril, pour s’y reproduire. Mon projet est pionnier, car il n’existait jusqu’ici aucune information sur les cétacés dans cette région du Nicaragua », explique Dre Joëlle De Weerdt.
Balance aérienne
La chercheuse va tester l’hypothèse selon laquelle ce comportement alimentaire hors normes constitue un avantage pour la condition physique des baleines. A l’aide de drones, elle va photographier les animaux de la tête jusqu’à la nageoire caudale tout au long de leur séjour dans leur zone de reproduction nicaraguayenne.
Ces images permettront de réaliser de la photogrammétrie (photographies prises au-dessus de l’animal) et de suivre l’évolution de la condition corporelle des baleines au fil de la saison. L’objectif sera de déterminer si, à l’échelle de la population, les animaux perdent du poids, en gagnent ou si leur masse corporelle reste relativement stable.
Ratios isotopiques dans le lard
A ces photogrammétries seront associées des biopsies. Ces échantillons de peau et de lard sont prélevés à l’aide d’une flèche équipée d’un petit cylindre vide d’une taille équivalente aux deux premières phalanges d’un petit doigt. Propulsée par une arbalète, la flèche touche brièvement la baleine, avant de rebondir et de tomber à l’eau. Un petit flotteur en mousse lui permet de rester à la surface. Il ne reste alors plus à la chercheuse qu’à naviguer pour récupérer l’échantillon de peau et de lard.
Le long de la côte est du Nicaragua, se trouve le Dôme thermique du Costa Rica. Durant l’hiver et le printemps, soit pendant la période de reproduction et de mise bas des baleines à bosse étudiées, un vent offshore y souffle fort tandis qu’un courant marin se rapproche des côtes. Ces phénomènes favorisent la remontée de nutriments vers les eaux de surface (upwelling), ce qui entraîne une forte abondance de proies, notamment de sardines.
« Des analyses isotopiques réalisées sur les biopsies permettront de déterminer où les baleines se sont alimentées. En effet, les sardines présentes au large de la côte ouest des Etats-Unis n’ont pas la même signature isotopique, notamment en carbone et en azote, que celles vivant dans les eaux pacifiques nicaraguayennes. Si les baleines s’alimentent effectivement dans leur zone de reproduction, nous devrions pouvoir observer, au fil de la saison, les traces de cette alimentation dans le gras de leur lard et de l’accumulation d’énergie. »
Age, sexe et parenté
Au Mexique, des chercheurs ont, eux aussi, observé des baleines se nourrissant sur leur lieu de reproduction : il s’agissait principalement de juvéniles (des baleines âgées de moins de 10 ans, NDLR). Les observations de Joëlle De Weerdt révèlent qu’au Nicaragua, les baleines qui s’alimentent sont essentiellement des adultes.
« Des analyses épigénétiques réalisées à partir des biopsies permettront de déterminer précisément l’âge des individus », explique la chercheuse.
Des analyses génétiques permettront, quant à elles, de déterminer le sexe des animaux. « On saura ainsi si cette stratégie est partagée par les deux sexes. Je vais également chercher à savoir s’il existe un lien familial entre les baleines qui adoptent ce comportement alimentaire. »