Au Chili, Henri Boffin pilote le Very Large Telescope européen

par Christian Du Brulle

 

Série (1/5) “Belge, scientifique et expatrié”

 

Ils sont Belges, scientifiques et ils exercent leurs talents loin de nos frontières. Toute cette semaine, Daily Science propose à ses lecteurs d’aller à la rencontre de ces chercheurs belges qui ont choisi l’expatriation pour faire carrière. Leurs profils et leurs motivations sont parfois très différents.

 

Nous commençons notre tour du monde avec l’astrophysicien Henri Boffin. Comme une petite dizaine d’autres Belges, il travaille à l’ESO, l’Organisation Européenne d’Astronomie, une organisation intergouvernementale qui emploie quelque 700 personnes.

 

INTERVIEW

 

Henri Boffin, depuis quand avez-vous quitté la Belgique et pour quelles raisons?

 

 La dernière fois que j’ai quitté la Belgique, c’était au printemps 2003 pour aller travailler à l’ESO (Organisation Européenne d’Astronomie) à Munich, en Allemagne.

 

L’ESO venait d’ouvrir un nouveau poste. Ils recherchaient un astronome, capable non seulement de faire de la recherche, mais aussi les relations publiques et la production technique de leur magazine professionnel. Or, depuis toujours, j’oscillais entre la recherche et le journalisme. C’est pourquoi après ma thèse de doctorat à l’ULB, j’avais suivi la formation Journaliste & Scientifique de l’Ecole de Journalisme de Lille. Le travail avait donc l’air d’avoir été conçu pour moi.

 

Quel métier exerciez-vous en Belgique, juste avant votre départ?

 

J’étais Chef de Travaux à l’Observatoire Royal de Belgique. Je faisais de la recherche en astrophysique, principalement sur les étoiles binaires.

 

Quel a été l’élément déclenchant de votre départ?

 

Pendant ma thèse, j’étais allé plusieurs fois au Chili pour observer avec les télescopes de l’ESO, et comme la plupart des astronomes, j’étais impressionné par ce qu’on pouvait y faire. Travailler pour l’Organisation Européenne d’Astronomie était une chance à ne pas laisser passer, surtout que le VLT (Very Large Telescope)  commençait à produire de plus en plus de résultats et que l’ESO s’engageait sur le projet ALMA, tout en pensant déjà aux télescopes extrêmement grands.

 

Quelles ont été vos missions à l’ESO ? Et comment y a évolué votre carrière ?

 

À Munich, je travaillais dans le département des relations publiques et d’éducation. À ce titre, je m’occupais de la rédaction des communiqués de presse de l’ESO et des contacts avec les journalistes, j’organisais des expositions, des spectacles de planétarium, et développais du matériel d’éducation. J’ai aussi eu la chance de participer à de grands projets comme le Passage de Vénus 2004, « Science on Stage » ou les différentes activités organisées dans le cadre de l’Année de l’Astronomie en 2009.

 

The Very Large Telescope (VLT) site at sunrise taken in December 2005.Au bout de 7 ans, j’ai eu l’impression d’avoir fait le tour de la question et surtout la recherche me manquait. Je n’avais pas beaucoup de temps pour en faire et j’y passais mes week-ends. Alors, en 2010, j’ai postulé pour travailler comme astronome à l’Observatoire de Paranal, dans le désert de l’Atacama, au Chili. C’est là que se trouve le VLT, et je passe 105 nuits par an sur la montagne, pour aider aux observations astronomiques. Je suis aussi responsable de FORS2, l’un des instruments qui équipe le VLT. Le reste du temps, je suis à Santiago pour poursuivre mes recherches sur les étoiles binaires.

 

Etes-vous heureux de ce choix d’expatriation? 

 

Tout à fait ! J’ai pu faire des choses que je n’aurais jamais pu espérer faire si j’étais resté en Belgique.

 

Pensez-vous que dans votre domaine de recherche, l’expatriation soit indispensable?

 

Si l’on veut être près de l’action, pour un observateur, il faut aller travailler dans les grands observatoires et ils se comptent sur les doigts de la main. De ce point de vue, le Chili et l’ESO sont sans conteste parmi les meilleurs choix pour un astronome. Mais cela ne veut pas dire que tous les astronomes doivent y aller, ni y faire carrière. Rester quelques années suffit déjà, et par exemple le programme doctoral et post-doctoral qu’offre l’ESO est un bon moyen pour un jeune astronome de se former.

 

Aimeriez-vous revenir en Belgique pour y terminer votre carrière ?

 

Cela ne me déplairait pas, surtout que j’aimerais enseigner à l’Université. Mais cela ne se fera sans doute jamais, car il n’est pas aisé, passé un certain âge, d’espérer être engagé dans une université belge. Et le nombre de postes d’astronomes est très limité en Belgique. De ce point de vue, il est regrettable que la Belgique ne suive pas l’exemple français : en France, un chercheur qui a un poste permanent au CNRS peut passer autant d’années qu’il veut à l’ESO, puis revenir au pays et récupérer son poste. C’est un système idéal, car le chercheur peut alors communiquer son expérience dans son pays. Malheureusement, en Belgique, on n’en est pas là. Quand j’ai quitté la Belgique, j’ai dû démissionner de mon poste à l’Observatoire après deux ans, sans espoir de retour.

 

A vos yeux, une expérience à l’étranger est-elle indispensable dans la carrière d’un chercheur ?

 

Un chercheur doit toujours être à la pointe de son domaine et l’expertise est rarement concentrée dans un même pays. Il est donc nécessaire au chercheur de quitter son pays au moins quelques années – pendant ou après la thèse – pour aller travailler avec des spécialistes et gagner en expérience. Moi-même, après ma thèse et mes études de journalisme, j’ai passé deux ans au Japon et deux ans au Pays de Galle, avant de revenir en Belgique.

 

Concernant plus spécifiquement l’astronomie, quels devraient être, selon vous, les initiatives à pendre en Belgique pour que les astronomes belges puissent s’épanouir « au pays » ?

 

Il y a très peu de postes d’astronomes en Belgique et il faut vraiment y croire pour faire carrière dans ce domaine dans notre pays. La réforme de Bologne n’a pas aidé de ce point de vue, car elle impose essentiellement deux pôles uniques (un en Wallonie, l’autre en Flandre) pour la recherche astronomique, au détriment de la diversité. Les astronomes belges ont pourtant de beaux succès à leurs actifs – il suffit de penser aux résultats obtenus avec MERCATOR ou TRAPPIST. Mais dans l’astronomie d’aujourd’hui, pour être à la pointe, il faut de très grandes équipes. En Belgique, cela signifie combiner tous les moyens du pays !

 

Et comme je le disais juste avant, la Belgique devrait s’inspirer du modèle français et être prête à permettre aux chercheurs de partir quelques années et leur promettre une place au retour.