Surmortalité des malades mentaux pendant la Première guerre mondiale

par Raphaël Duboisdenghien

«Vulnérables» par Benoît Majerus & Anne Roekens. Presses universitaires de Namur – VP 18 euros, VN 12 euros

En 1914, 19.177 malades mentaux sont colloqués en Belgique. Benoît Majerus, enseignant-chercheur à l’Université du Luxembourg, et Anne Roekens, professeure d’histoire contemporaine à l’Université de Namur, se penchent sur leur sort pendant la Première Guerre mondiale. Après avoir systématiquement dépouillé les archives d’institutions psychiatriques, de congrégations religieuses, du ministère de la Justice, du Comité national de secours et d’alimentation, ils publient « Vulnérables » aux Presses universitaires de Namur. En amorce des chapitres, des bribes de vie d’Élise illustrent la détresse des patients psychiatriques.

Des tensions, des inégalités traversent la Belgique occupée

«Notre recherche nous a placés aux prises avec des archives particulièrement sensibles puisqu’elles portent la trace de nombreuses existences brisées, puisqu’elles recensent des chiffres de mortalité édifiants, puisqu’elles trahissent l’angoisse qu’induit un ravitaillement insuffisant», expliquent les auteurs qui ont publié parallèlement un article scientifique dans le « Journal of Belgian History ».

«Ce livre s’inscrit d’abord dans le champ de l’histoire de la psychiatrie. Il vise également à alimenter la recherche relative à l’histoire de la Première Guerre mondiale en Belgique. La surmortalité des patients psychiatriques offre un éclairage nouveau sur le système de valeurs des Belges à l’époque. Une des tendances récentes et originales de l’historiographie est de déconstruire l’image lisse d’une Belgique unanimement victime de la barbarie allemande. Et, au contraire, de prendre en considération les tensions et les inégalités qui traversent alors la société occupée.»

Protéger la société

À la veille de la guerre, la préoccupation thérapeutique est doublée d’une volonté de protéger la société contre des individus potentiellement dangereux. Des pauvres, internés contre leur gré, constituent une très large majorité de la population des institutions psychiatriques. Les règles de collocation sont essentiellement dictées par le souci de maintenir l’ordre public. Dans une moindre mesure par l’intérêt familial.

Établies fréquemment en Flandre, les institutions sont systématiquement éloignées des centres urbains: isolement et air pur sont considérés comme des agents thérapeutiques. Le poids des logiques sécuritaires, la faiblesse de la recherche scientifique et le nombre limité de soignants, souvent des religieux, contribuent à expliquer le faible développement des soins. Constitués d’alitement et d’un bain éventuellement renforcés par des systèmes d’entraves. De moyens de contention comme la camisole de force ou l’enveloppement dans des draps. De substances calmantes comme l’opium, le camphre, la morphine.

L’invisibilité sociale amplifie la mortalité

L’invasion de la Belgique impacte le fonctionnement et les ressources des asiles d’aliénés. La privation d’aliments est durement ressentie. Les institutions les plus peuplées sont les plus fragiles. Des asiles sont touchés par des bombardements. D’autres sont évacués. Les aliénés gonflent des institutions-sœurs. Des soignants partent pour le front. La vulnérabilité des patients n’est pas reconnue…

«Les privations, les transferts, la concentration dans de très grandes structures, l’impossibilité de recourir à des réseaux de ravitaillement informels ont physiquement éprouvé des personnes déjà fragiles avant le conflit. En particulier, les patients indigents, dépendant complètement de l’asile et des fonds publics. D’autre part, la surmortalité s’explique aussi par l’invisibilité sociale des fous. Le dépouillement des documents disponibles a permis de mesurer un décalage saisissant entre les faits et les réactions timides qu’ils suscitent.»

Au-delà des discours commémoratifs

Dans les archives, le silence est quasi absolu sur la mortalité des aliénés. Occultée par des morts glorieux. «Nous avons estimé que la surmortalité de la population psychiatrique s’est élevée, pendant le conflit, à plus de 4.400 âmes. Au début du XXe siècle, le placement en institution redevient, à cause du contexte de guerre, synonyme de mort. La surmortalité des patients psychiatriques s’explique par une vulnérabilité qui est à la fois sanitaire et sociale.»

C’est un contrepoint à des discours prononcés lors des cérémonies de commémoration. «Au-delà même du cas particulier du premier conflit mondial en Belgique, notre recherche pose la question de la prise en considération des populations vulnérables dans un contexte de crise», concluent les historiens Benoît Majerus et Anne Roekens.