Troupeau de lamas, pétroglyphe chicha (Bolivie), dessin de Françoise Fauconnier.

Neuf siècles d’histoire andine gravée dans la pierre

par Christian Du Brulle

Des lamas, des silhouettes humaines, des outils, des signes abstraits, des empreintes de pieds ou de mains… Au fil de ses campagnes de terrain, l’archéologue belge Françoise Fauconnier a recensé plusieurs milliers de gravures rupestres, des «pétroglyphes», sur les roches des hauts plateaux boliviens.

 

« Pour l’essentiel, il s’agit d’œuvres datant de l’époque préhispanique », indique-t-elle. « Elles ont été gravées dans la roche par les Chichas, un peuple qui vivait dans la vallée du Rio San Juan del Oro, non loin de la frontière avec l’Argentine, dès le IXe siècle ».

 

Le mythe du serpent bicéphale

 

L’américaniste, qui a travaillé un temps pour le compte des Musées Royaux d’Art et d’Histoire du Cinquantenaire, a bien entendu décrit ces traces scientifiquement. « Mais comme souvent, les dessins qui accompagnent ces publications sont plutôt de taille réduite et leur diffusion se limite à la communauté de chercheurs », explique-t-elle.

 

À la demande de l’Association du patrimoine artistique, à Bruxelles, qui souhaitait partager plus largement cette forme d’archéologie, Françoise Fauconnier a replongé dans ses collections de photographies. Au fil de ses cinq campagnes en Bolivie, réalisées entre 2006 et 2011 grâce à des financements de la Politique scientifique fédérale (BELSPO), et en collaboration avec un archéologue belge établi là-bas, elle a documenté des milliers de pétroglyphes sur quelque 800 sites.

 

Elle en propose aujourd’hui d’en découvrir une sélection. L’échantillon qu’elle en a retenu a fait l’objet d’une transcription sur papier. Ce sont ces tirages qui sont à découvrir jusqu’à la fin du mois à Bruxelles. (Explorez les icônes sur la photo)

 

 

Le serpent bicéphale occupe une place à part dans cette région. « Il représente l’arc-en-ciel », explique Françoise Fauconnier. « Il suce les eaux de la terre pour les restituer ensuite sous forme de pluie. C’est une divinité, à la fois bénéfique, mais qui peut à l’occasion être également maléfique. Les orages peuvent être dévastateurs ».

 
Trois registres principaux dans l’iconographie

 
« Pour la plupart, il s’agit de gravures réalisées par piquetage », précise-t-elle encore. L’archéologue distingue trois groupes principaux dans ce registre iconographique préhispanique.

 

  • – Les signes abstraits. C’est le groupe le plus riche: spirales, triangles, cercles, carrés, lignes ondulées, crénelées, etc.
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  • – Les dessins zoomorphes. Les quadrupèdes (surtout les camélidés) y tiennent aux côtés de canidés, de félins, de rongeurs d’échassiers, de serpents.
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  • – Des figures anthropomorphes. L’archéologue distingue deux groupes principaux: les petits personnages impliqués dans diverses activités (chasse, guerre, trafic caravanier) et des personnages de plus grande taille, statiques, portant une tunique rectangulaire ornée. Sans doute des ancêtres, des dignitaires, des chefs.

 

L’influence espagnole à partir du XVIe

 

« La colonisation espagnole et l’évangélisation transformèrent profondément la vie sociale et religieuse des Chichas », indique Françoise Fauconnier. « Les cultes et les rites indigènes furent interdits et de nombreux lieux sacrés furent détruits. L’acte même de graver ou de peindre était considéré comme idolâtre et sévèrement réprimé. Malgré les mesures répressives imposées par les Espagnols, de nombreux sites rupestres échappèrent à la destruction ».

 

« Confrontées à la difficulté de les détruire, les autorités ecclésiastiques choisirent de les exorciser et de les purifier en y appliquant des signes de la chrétienté (croix, églises, mais aussi de chevaux et des cavaliers font leur apparition à cette époque). C’est ainsi que certains sites, principalement ceux situés le long des voies caravanières, continuèrent à être fréquentés et que la tradition de graver les roches ne s’éteignit pas complètement, en dépit des règles édictées dans le cadre de l’extirpation de l’Idolâtrie ».