La Grand-Place passe au scanner

par Adrien Dewez

Une tondeuse sur les pavés de la Grand-Place de Bruxelles ! Non il ne s’agit pas d’une action de jardinage minéral mais bien d’une première européenne : scanner les profondeurs du cœur historique de la capitale. Aux manettes de ce projet pluridisciplinaire, François Blary, Professeur d’histoire de l’art et d’archéologie à l’ULB et co-directeur du Crea-Patrimoine, le centre d’archéologie de cette même université, spécialisée dans l’archéologie et la préservation du patrimoine bruxellois

Médiéviste, ses questions sur l’histoire de Bruxelles demeurent nombreuses : « pour plusieurs raisons, on présente souvent Bruxelles comme une ville moderne. Nous connaissons bien l’histoire urbaine des Temps-Modernes mais beaucoup moins la ville médiévale ».

Une ville récente ?

En 1695, le maréchal de Villeroy, avec l’accord de Louis XIV, bombarde le cœur de Bruxelles : 30% du pentagone et 70% du cœur historique sont rasés en quelques jours. La reconstruction de la Grand-Place commence avec ses célèbres maisons. Une Grand Place vieille de trois cents ans alors que la ville compte un bon millénaire d’Histoire.

« Les fouilles archéologiques sont des actes définitifs. Elles contribuent à détruire l’objet de son étude. D’où l’intérêt de conserver les ressources ou du moins de les économiser au maximum…  Ici, nous utilisons une toute nouvelle méthode qui n’affecte en rien le sous-sol ni les objets qu’il contient. L’observation s’effectue de manière non invasive. »

Une méthode non invasive

L’équipe, composée d’archéologues, d’historiens et de géophysiciens utilise un radar-sol. « Nous mobilisons en réalité plusieurs méthodes qui partent du même principe : on envoie une onde dans le sous-sol et s’y propage. Lorsqu’elle rencontre un élément plus dense, l’onde va être stoppée et repartir dans le sens inverse pour être captée par la machine. L’onde peut être électrique ou magnétique, la seconde est d’ailleurs plus constante, mais les deux systèmes seront utilisés ».

De manière plus imagée, cela revient à jeter une pierre dans un lac pour créer une onde : sans obstacle, elle se propage jusqu’à la rive avant de revenir. Si elle rencontre un élément au milieu du lac – un ilot disons – une partie de l’onde va revenir plus vite vers le lanceur. « De la même manière, les fondations d’une maison, par exemple, vont réfléchir l’onde de manière différente que le sous-sol argileux de Bruxelles et nous le verrons sur le radar ».

Une première européenne

Il s’agit d’une première : si la technique du radar-sol existe depuis les années 80-90 et a été éprouvée sur de petites surfaces, jamais une telle superficie n’a été analysée par ce moyen ni en Belgique ni même dans aucune autre capitale européenne. « Mais la nouveauté ne s’arrête pas là, poursuit François Blary, car nos collègues de l’université de Paris VI vont nous faire bénéficier d’une nouvelle machine qui vient tout juste de finir ses tests en laboratoire ».

Premiers essais dans la cour de l’Hôtel de Ville de Bruxelles © Adrien Dewez

En somme, « il s’agit du même principe mais avec des ondes sonores qui donnent un rendu bien plus précis et, surtout, en trois dimensions. Cette technique nous permet non pas d’avoir une carte du sous-sol, mais un ensemble de cartes dynamiques des profondeurs. Au lieu d’une seule carte, nous bénéficions d’une superposition de 24 cartes différentes, en un seul passage».

De la grande à la « petite » Histoire

L’imagerie sonore est tellement précise qu’elle permet de voir « des trous de poteaux, des restes de sépulture et même des endroits où il y a eu du feu. Cette technique nous permettra de retrouver des anciennes rues, maisons et mobiliers urbains. Nous savons par exemple qu’il y a eu un puits sur la Grand-Place et même une fontaine. L’imagerie sonore nous offrira, on l’espère, de les localiser ainsi que d’autres éléments encore inconnus ».

Le professeur met en garde, ce diagnostic reste un diagnostic et n’a pas valeur de preuve éternelle : « ne rien voir ne signifie pas qu’il n’y a rien. Seule une ouverture du sol dans le cadre d’une mission archéologique permet d’objectiver la présence – ou non – de traces du passé. »

C’est donc tout un pan de l’histoire urbaine qui risque de se révéler. « La Grand-Place telle que nous la connaissons n’a pas toujours existé. Elle s’est en réalité progressivement agrandie. La meilleure preuve est la déclivité du sol, la place ‘penche’. Même l’hôtel de ville a été construit en plusieurs fois et s’est développé en trois étapes majeures. » D’anciennes demeures se cachent peut-être sous les fondations de l’hôtel de ville, du musée du roi ou des pavés.

Quel Moyen-Age pour Bruxelles ?

Si on connaît bien Bruxelles comme capitale des Pays-Bas autrichiens puis espagnols, ses premiers développements sont, eux, plus nébuleux. « A quoi ressemblait Bruxelles au 12-13è siècle ? On voit l’édification du Coudenberg (vers le XIe siècle) puis l’apparition des premiers remparts. Mais qu’est-ce qui enchâssait ses remparts ? Des bâtiments religieux, les maisons des premiers aristocrates ou bourgeois ? »

La prospection des rues attenantes pourrait également éclairer une histoire plus ‘populaire’ de Bruxelles. « La petite rue des Bouchers, comme aujourd’hui, était très fréquentée. Nous allons sans doute retrouver des anciennes traces d’activité et d’occupation, des tracés de rues différentes qui montreront, de façon dynamique, comment le paysage urbain se transforme et se façonne à travers les siècles ».

Le projet se fait en collaboration avec la Fondation Roi Baudouin, la Région et la Ville de Bruxelles. Les chercheurs cartographieront simultanément  le réseau hydraulique, un sérieux avantage donc pour la mise à jour des plans communaux.

En attendant, les chercheurs vont « scanner  le sous-sol et connecter les études éparses sur le vieux Bruxelles. Aujourd’hui, je dirais que nous avons environ 20 pièces du puzzle de Bruxelles qui en compte six cents ». Il s’agit donc de connecter ces pièces et de partir à la chasse aux nouvelles, le tableau est encore très incomplet.