par Christian Du Brulle

Le mystère du transport des statues géantes de l’île de Pâques n’en est plus un. Du moins pour l’archéologue Nicolas Cauwe, conservateur des collections de Préhistoire et d’Océanie au Musée du Cinquantenaire (Musées royaux d’Art et d’Histoire). Habitué des missions scientifiques dans la petite île polynésienne depuis quinze ans, il défend aujourd’hui une nouvelle théorie à ce sujet.

 

« Le transport des grandes statues de l’île de Pâques (Rapa Nui en polynésien) hante l’imaginaire, autant que les études scientifiques », indique-t-il.  « Comment et pourquoi ces fragiles colosses de plusieurs tonnes, relevant d’une société qui ne connaissait ni la roue ni le métal, ont-ils été déplacés?  Ce mystère s’apparente aux grandes énigmes de l’Histoire, au même titre que les pyramides de Gizeh ou les lignes de Nazca ».

 

Des statues dégrossies dans la carrière mais  terminées à destination

 

A ses yeux pourtant, le mystère en question n’en est plus un. Ce sont les questions d’origine des chercheurs qui posent problème. Pour lui, les statues n’ont pas été entièrement façonnées dans le volcan-carrière, comme le suggère la pensée dominante à ce sujet. Et elles n’étaient pas toutes destinées à rejoindre la côte. « Le site est à considérer dans son ensemble », estime-t-il.

 

« Les statues n’ont pas été totalement façonnées dans ou aux abords du volcan situé sur Rapa Nui », explique-t-il. « Tous les sculpteurs le savent. Michel-Ange n’a pas sculpté son David à Carrare pour ensuite le faire transporter entièrement terminé à Florence. La statue terminée est bien trop fragile pour un tel voyage.

 

Un bloc de marbre par contre, même dégrossi, est bien plus résistant pour un tel voyage. Pour les statues de l’île de Pâques, c’est la même chose. Les blocs dégrossis ont été prélevés dans la carrière, puis amenés à pied d’œuvre, où les statues ont finalement été érigées et finalisées », dit-il, sans expliquer pour autant comment ces blocs de plusieurs tonnes ont concrètement été déplacés sur de longues distances.

 
Un second argument concerne les statues « abandonnées » entre le volcan-carrière et les pourtours de l’île, où les statues étaient dressées. « Ces statues n’ont pas été abandonnées en plein voyage. Elles ont été érigées là où elles se trouvent toujours aujourd’hui. Pourquoi? Parce qu’elles font partie d’un vaste ensemble religieux », estime le Dr Cauwe.

 

Une forme imposante de « Land Art »

 

Pou Hakanononga est la  statue de l'île de Pâques en andésite (fin XIIIe) conservée aux Musées Royaux d'Art et d'Histoire du Cinquantenaire. © MRAH.

Pou Hakanononga est la statue de l’île de Pâques en andésite (fin XIIIe) conservée aux Musées Royaux d’Art et d’Histoire du Cinquantenaire. © MRAH.

« Le réexamen de la documentation scientifique disponible met en lumière l’existence d’un site grandiose, sans doute un des plus vastes complexes religieux de l’archipel de Polynésie, réparti sur une surface considérable et inféodé à l’architecture naturelle du paysage », indique  encore l’archéologue.

 

Les dimensions de ce dispositif, autant que son intégration à l’environnement, ont empêché jusqu’ici de le percevoir pleinement. Du « mystère » du transport des géants de pierre, on passe à la découverte d’un authentique « land art ».

 

Voilà qui explique aussi pourquoi sur les pentes du volcan, des ébauches quasi terminées des statues sont toujours figées dans le roc. « Ces statues-là n’avaient aucune vocation à quitter le site », reprend le Dr Cauwe. « Elles aussi font partie de ce monument global. Nous sommes là face à une forme d’art rupestre. Les pentes du volcan et son cratère sont décorés par des statues  incrustées dans la roche, comme les bouddhas de Bamiyan, en Afghanistan », conclut-il.

 

 

Découvrez la statue « belge » de l’île de Pâques

 

Ce dimanche, au Musée d’Art et d’histoire du Cinquantenaire, le Dr Cauwe donnera une conférence publique sur l’énigme du transport des statues de l’île de Pâques (14h30) dans le cadre de « la Journée de la Science« .  Son exposé, suivi d’un échange avec le public, se clôturera par une visite à la statue « belge » venue de l’île de Pâques.

 

Depuis 2009, grâce à des financements du Ministère fédéral de la Politique scientifique (Belspo), les Musées organisent des fouilles archéologiques à l’île de Pâques. Ces travaux ont permis de reconstruire de larges pans de l’histoire de cette île, résultats inattendus qui permettent de critiquer certaines théories sur cette île du Pacifique.