L’ouverture des possibles

par Adrien Dewez

SERIE (3/3) Utopia

L’histoire se souvient des événements instituants comme une révolution qui amène la création de la Belgique en 1830. Mais qui se souvient encore de la révolution brabançonne amenant la proclamation des éphémères Etats Belgique unis ? « Pour paraphraser Hannah Arendt, se remémore Laurent van Eynde, une révolution passée qui a échoué vaut comme un trésor perdu. Il est très important de reconnaître ces moments dans le passé où quelque chose a échoué car c’est quelque chose qui aurait pu être, qui aurait pu advenir. »

Les trésors perdus

« La critique, par Walter Benjamin – un des auteurs phare de nos travaux cette année –, de l’historiographie des vainqueurs montre qu’il y autre chose que les événements réussis, d’autres possibles » continue-t-il. « Pour Walter Benjamin, complète Sébastien Laoureux, certains moments du passé ont des potentialités qui parfois n’ont pas été complètement exploitées. Des moments utopiques en quelque sorte, porteurs de quelque chose de vraiment émancipateur, mais qui sont restés en friche. Et d’emblée ces moments ont été effacés par le grand récit continuiste de l’histoire des vainqueurs. Ce récit rétrospectif donne l’impression que les choses devaient nécessairement se dérouler comme elles se sont passées ».

(De G à D) Pr Sebastien Laoureux (UNamur), Pr Laurent van Eynden (USL-Bruxeslles), Emilie Ieven (USL-Bruxelles) © photo Alain Dewez

Pourtant, « prêter attention à des possibles non réalisés dans le passé, permet de retrouver le sens de la contingence…et du changement possible. Ce que nous dit Benjamin – critiquant de façon très ferme l’’idéologie’ du progrès, c’est que se projeter systématiquement vers l’avenir – en pensant que cela ira mieux demain – a quelque chose de profondément démobilisant. Par contre, si on se tourne vers le passé et ces possibles qui n’ont pas été complètement accomplis, c’est comme si soudainement cela nous réarmait pour agir ici et maintenant ».

Le passé du futur

Pour illustrer ce propos, Laurent van Eynde « aime se référer à un livre de Heinrich Mann, le frère de Thomas Mann. C’était quelqu’un de très pro-européen qui dans les années 30 écrivait une biographie d’Henri IV, le Roi de France. Il écrit cette biographie romancée car Henri IV fut l’un des premiers, lui ou son ministre Sully, à avoir pensé les Etats-Unis d’Europe. A la fin du 16e et surtout au début du 17e siècle apparaît cette idée, mais qui ne se réalise pas. Ce projet vient trop tard dans la vie et le règne d’Henri IV, qui est alors déjà vieillissant ».

« Pour Heinrich Mann, pacifiste déjà pendant la Première Guerre Mondiale, les années 30 sont une période essentielle pour un projet européen qui permettrait de contrer les totalitarismes. Il va ainsi chercher dans le passé un moment qui était sans doute un moment d’utopie pour Henri IV et son ministre, qui a échoué certainement, mais qui au fond montre qu’autre chose était possible. Cela montre que l’histoire n’est pas nécessaire. En réveillant des possibles oubliés, Heinrich Mann cherche à nous montrer que l’histoire est à faire ».

L’utopie brise la ligne droite de l’Histoire, cherche des bifurcations, des sorties de route qui n’ont pas été empruntées. « L’Histoire est à faire non pas seulement vis-à-vis du futur mais également pour le passé. Il y a du possible aussi dans le passé. Des possibles non réalisés qui fragilisent, heureusement, la force et la contrainte de la continuité historique ».

L’Histoire des perdants

Ce qui amène à une question fondamentale qui traverse l’écriture de Walter Benjamin, « comment raconter ces moments utopiques, s’interroge Emilie Ieven, sans retomber dans le schéma linéaire des vainqueurs ? Comment écrire l’Histoire de ces moments utopiques sans retomber dans les travers que nous voulons éviter ? Cette interrogation traverse et connecte nos réflexions, qu’elles soient de nature philosophique, littéraire ou historique».

© photo Alain Dewez

Cela la conduit à chercher « de nouvelles formes d’utopie là où on pense qu’il n’y en a pas, ou plus. Par exemple, tout un pan de la littérature contemporaine se concentre sur le quotidien, le banal, avec des récits qui décrivent des personnages pris dans la vie de tous les jours. Cette littérature possède de nouvelles formes et concrétisations utopiques ».

L’errance contre la fonctionnalité

« En partant justement des ambiguïtés spatiales du texte de Thomas More, on peut s’interroger sur les modes de déplacement de certains personnages et analyser leurs ambiguïtés, la tension qui les travaille. Parce qu’ils sont différents et qu’ils questionnent nos usages traditionnels de l’espace, ces mouvements sont marqués par quelque chose qui relève de l’utopie. Il ne s’agit plus de comprendre l’utopie comme une cité idéale mais d’essayer de penser un potentiel utopique, qui serait pris en charge par les déplacements des personnages.

Emilie Ieven analyse en ce moment des « œuvres de Jean Echenoz où de nombreux personnages errent, sans but. Ce sont des individus qui se rapportent à l’espace de manières différentes. Ces personnages remettent en question les logiques qui structurent l’espace : par exemple, les logiques de quadrillage, l’injonction à se déplacer rapidement et efficacement… Chez Echenoz un tas de personnages n’utilisent pas cette logique. Ces bifurcations par rapport aux usages communs permettent de repenser notre rapport à l’espace, et permettent de réfléchir plus globalement aux bouleversements spatiaux actuels, comme la migration par exemple ».

« L’utopie de Thomas More était l’invention d’un espace qui joue sur des ambiguïtés et qui attire notre attention sur des questions spatiales poursuit la chercheuse. L’idée est de penser un potentiel utopique, un potentiel critique qui permet de réinterroger nos usages de l’espace et de les réinventer pour l’avenir, pour le futur. Thomas More en était bien conscient, lui qui, au moment de conclure son ouvrage, se souvient Sébastien Laoureux, écrivait : « Il y a chez les Utopiens bien des choses que je souhaite voir établies dans nos cités, mais je le souhaite plus que je ne l’espère ». Si l’espoir peut être trahi, le souhait, lui, n’est que perspective.

 

Remerciements

© photo Alain Dewez

Cette série d’articles est le fruit d’une rencontre entre trois philosophes réunis pour l’occasion au Théâtre des Martyrs, à Bruxelles. Daily Science remercie ces trois intervenants, ainsi que le Théâtre des Martyrs pour son accueil. Un théâtre dont la nouvelle programmation est à découvrir ici.