Triton alpestre, dans sa forme pédomorphique © Mathieu Denoël

Les espèces invasives, fléaux des amphibiens

par Camille Stassart
Durée de lecture : 4 min

Le danger que présentent les espèces invasives pour nos écosystèmes reste encore sous-estimé. Elles sont pourtant capables d’impacter à grande échelle les communautés végétales et animales natives.

Au Monténégro, l’introduction de poissons exotiques a provoqué, à l’échelle du pays, la quasi-extinction de populations de tritons. Ces amphibiens étaient jusqu’alors particulièrement abondants et répandus dans cette région. C’est ce que révèle une étude internationale, à laquelle l’ULiège a participé.

Les tritons pédomorphiques ne quittent pas la mare

« Le Monténégro est un pays à l’environnement assez préservé, et est considéré comme l’un des “points chauds” de la biodiversité européenne. Il était jusqu’ici favorable à de nombreuses populations d’amphibiens, dont des formes rares de tritons, dites pédomorphiques », indique Mathieu Denoël, Directeur de Recherche FNRS au Laboratoire d’Ecologie et de Conservation des Amphibiens de l’Unité FOCUS, et coordinateur du projet.

La plupart des amphibiens, du moins en Europe, se métamorphosent au cours de leur vie. Et ce, pour passer du milieu aquatique, dans lequel ils naissent, au milieu terrestre, où ils passent une grande partie de leur vie juvénile et adulte. Le terme amphibien (amphi- « en double » et -bio « vie ») signifie d’ailleurs « qui a deux vies ». Cette métamorphose s’accompagne notamment de la disparition des branchies afin de permettre une respiration pulmonaire.

« Les amphibiens pédomorphiques empruntent une autre voie de développement : ils conservent leurs branchies à l’âge adulte. Ils vivent donc exclusivement en milieu aquatique. Ils sont relativement rares. On les trouve dans des régions très localisées, comme les Balkans », poursuit le spécialiste de l’écologie des amphibiens.

Dans le cadre de l’étude menée avec les Universités de Belgrade, de Milan, de Porto, et la Montenegrin Ecologists Society, les scientifiques ont évalué l’état des populations de tritons alpestres et de tritons ponctués grecs. Des espèces où les deux voies de développement coexistent.

Forme pedomorphique de triton alpestre (gauche) et de triton ponctue grec (droite) © Mathieu Denoël

Une hécatombe en quelques décennies

En regroupant et modélisant l’ensemble des données d’observations des 70 dernières années, les chercheurs ont analysé l’évolution de ces populations. Et ce, par rapport à différents facteurs de menaces, dont la présence d’espèces de poissons considérées comme invasives.

Lac du Montenegro qui abritait une population exceptionnelle d’une forme rare de triton alpestre © Mathieu Denoël

Le péril que représente l’introduction de ces espèces invasives pour la biodiversité est souvent moins invoqué que l’urbanisation, l’agriculture ou encore le dérèglement climatique. Néanmoins, ses impacts sont tout aussi importants. Dans cette étude, il s’agit du principal facteur expliquant le déclin des amphibiens étudiés.

Déclin des populations de tritons d’une forme rare, pedomorphique (en bleu) et commune, métamorphosee (en rouge) © Ecological Monographs

« Afin de développer le secteur de la pêche, des truites ont d’abord été intégrées dans les lacs d’altitudes, causant une première vague de disparition au sein des populations des formes de tritons exclusivement aquatiques (pédomorphiques). D’autres espèces de poissons, ainsi que des écrevisses, ont, par la suite, été amenées dans les mares et les lacs. Ces introductions ont également contribué sur le long terme au déclin des tritons métamorphosés », précise le Pr. Denoël.

En l’espace de quelques décennies, 78% des populations de tritons exclusivement aquatiques, et 48% de celles des tritons évoluant de branchies vers poumons ont disparu au Monténégro. En termes de superficies aquatiques, cela représente plus de 99% des habitats qui ont été désertés !

 

Un étang sans poisson favorise la biodiversité

« Sans l’importation de poissons ‘exotiques’, les deux espèces de tritons, et surtout la forme rare, n’auraient pas autant décliné », affirme Benjamin Lejeune, post-doctorant au Museum d’Histoire Naturelle de Paris, collaborateur scientifique à ULiège et co-auteur de l’étude dans le cadre de son doctorat.

« Normalement, les milieux aquatiques fermés tels que les lacs ou les mares ne sont pas du tout poissonneux et servent de refuges aux amphibiens. Mais encore faut-il le savoir. Les habitant du Monténégro ignoraient que l’apport de ces poissons causerait, au fil des ans, l’extinction de tritons endémiques. »

Ces mauvaises pratiques se retrouvent aussi chez nous. « Beaucoup de personnes intègrent dans leurs étangs des poissons d’ornement, comme des poissons rouges. Les tritons (ou autres amphibiens) qui trouveraient normalement refuge dans ce point d’eau sont soit chassés par les poissons, soit concurrencés au niveau des ressources. L’idéal serait d’installer un étang ‘neutre’ et laisser les espèces natives l’investir naturellement », conseille encore le Dr. Lejeune.

Avec cette étude, les deux scientifiques rappellent que la protection de la biodiversité passe aussi par la lutte contre l’apparition d’espèces invasives. Et ce, en commençant par mieux sensibiliser le public à ce sujet.

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