Science Bestiale, la chaîne YouTube de vulgarisation scientifique de François Verheggen, met en lumière les recherches les plus récentes en éthologie, la discipline qui explore les comportements des animaux. Également responsable du laboratoire d’écologie chimique et comportementale à Gembloux Agro-Bio Tech (ULiège), son créateur insiste : « Le fond scientifique de mon travail de vulgarisation doit être irréprochable. »
Alliant rigueur scientifique et ton accessible ainsi que divertissant, cette figure incontournable de la vulgarisation belge se sert, à chaque étape de production, de l’intelligence artificielle comme d’un véritable assistant : pour structurer les idées, identifier et vérifier les sources, concevoir l’ossature des vidéos ou encore rédiger les scripts.
Lauréat du Fonds Wernaers 2025, François Verheggen a reçu une subvention de 15 000 euros à utiliser sur trois ans pour développer sa chaîne. « Ce soutien me permet notamment de produire des reportages hors studio et de format long, mettant en avant la science en Belgique autour de thématiques animales, comme celui récemment consacré aux iguanodons de Bernissart. »
Veille scientifique
Pour réaliser ses vidéos de vulgarisation scientifique, la place de l’IA est aujourd’hui considérable, mais son intégration s’est faite progressivement. « J’ai été abonné à ChatGPT pendant longtemps. Il y a six mois, je suis passé à Claude Opus 4.6 d’Anthropic, et depuis, je ne peux plus m’en passer. Les gains en temps et en qualité sont impressionnants », explique Pr Verheggen.
Grâce à son accès à la littérature scientifique, Claude est régulièrement sollicité pour repérer une dizaine d’articles récents, pertinents et innovants sur des sujets liés au comportement animal. « Je les télécharge ensuite, je lis les résumés et je décide moi-même lesquels retenir. Je ne demande pas à Claude de les lire à ma place. »
Reproduire son style
En vue de réaliser une vidéo sur une thématique éthologique particulière, une fois les articles les plus solides identifiés, Claude les met en lien avec la structure habituelle des vidéos de Science Bestiale, généralement organisée en six ou sept points. « Je commence alors à écrire des idées, des bases de texte, sans me soucier de la forme », explique François Verheggen.
En amont, il a fourni à l’IA les scripts de ses cinquante dernières vidéos, ce qui permet à cette dernière d’en comprendre et d’en reproduire le style.
« Je lui demande ensuite de rédiger un script destiné à être lu face caméra. Puis je retravaille sa proposition, en modifiant ou remplaçant les phrases qui ne me correspondent pas. Cela me prend environ une demi-journée. »
Vérification du contenu
« Ce que je fais aussi très souvent, c’est lui dire : “Voici le script final de ma vidéo. À partir de la littérature scientifique à laquelle tu as accès, utilise tes meilleurs modèles pour vérifier chacune des informations que j’affirme. ” En principe, tout est correct, mais il m’arrive, emporté par l’envie de rendre le propos plus vivant ou plus accessible, d’introduire certaines approximations », poursuit François Verheggen.
« Parfois, je procède autrement : je lui fournis les quinze articles scientifiques sur lesquels je me suis appuyé et je lui demande de vérifier que tel paragraphe du script est bien étayé par au moins l’une de ces sources. Il passe alors tout en revue, creuse, recoupe… puis valide — ou non — mes formulations. C’est un véritable assistant. »
Chasse aux belgicismes
« Claude corrige aussi mes belgicismes », sourit le vulgarisateur. « C’est un prompt que j’utilise régulièrement : une fois mon script rédigé, je lui demande de le relire pour supprimer les particularités du français parlé en Belgique. Cela m’évite de petites erreurs, comme dire “un moustiquaire” alors que le mot est féminin, ou encore d’utiliser des termes empruntés au wallon qui ne parlent pas du tout à la majorité de mon audience. »
Il faut dire que celle-ci est largement internationale : près des deux tiers des spectateurs de Science Bestiale vivent en France, tandis que les Belges ne représentent que 6 % du public. Autre particularité, plus surprenante encore : 81 % de l’audience est masculine, sans qu’une explication claire n’ait encore été trouvée.
Générer des vidéos par IA
L’IA intervient aussi dans la recherche de titres des vidéos : Claude en propose une vingtaine, parmi lesquels le vulgarisateur fait son choix. « Je lui demande souvent des versions plus courtes et plus percutantes. De la même manière, si ma vidéo est trop longue, je lui demande de raccourcir et dynamiser les phrases. Cela permet de gagner en concision et d’alléger le format final. »
L’IA est parfois mise à contribution pour produire directement des séquences vidéo. C’est notamment le cas dans une vidéo consacrée aux Demodex, ces acariens du visage: « Comme je ne trouvais aucune illustration libre de droits satisfaisante, j’ai généré les images vidéo avec une IA, en le précisant bien à mon audience. »
Autre exemple, dans une vidéo sur l’origine des chevaux, François Verheggen illustre son propos avec une séquence vidéo montrant Hyracotherium, un ancêtre des chevaux ayant vécu il y a quelque 50 millions d’années, qui se déplace. Pour la réaliser, il s’est appuyé sur une reconstitution artistique existante ainsi que sur la version numérique d’un ouvrage du paléontologue français Ludovic Orlando, spécialiste de l’évolution des chevaux.
« Je n’ai pas le temps de lire un livre entier qui entre dans tous les détails de l’évolution de la locomotion des ancêtres des chevaux. J’ai donc demandé à l’IA si un passage décrivait la manière dont Hyracotherium se déplaçait. Une fois ce passage identifié, je l’ai réinjecté dans l’IA en précisant la taille de l’animal — celle d’un renard — et en lui demandant de s’inspirer des mouvements d’un autre animal qui se déplace sur le bout des doigts. Claude a alors généré une série d’images animées correspondant à cette description », précise François Verheggen.
Des costumes sur mesure
L’usage de l’IA reste toutefois ciblé dans le processus de production. « Au montage, je m’en sers uniquement pour supprimer les silences. Mon monteur, lui, n’utilise pas d’IA. »
En revanche, elle joue un rôle plus créatif dans la conception des miniatures : « Le graphiste l’utilise pour me mettre en scène dans différents costumes — cosmonaute, mineur couvert de charbon pour la vidéo sur les iguanodons, ou encore dans une bouche d’égout. Pour entraîner son modèle, je lui ai fourni une cinquantaine de photos de mon visage avec des expressions variées. »
Du côté des moyens, la faculté de Gembloux soutient le projet en finançant quelques heures de travail étudiant pour le montage. La subvention du Fonds Wernaers constitue également un apport précieux, car les revenus publicitaires de Youtube couvrent à peine le reste des coûts, d’autant que les exigences de qualité augmentent et nécessitent davantage de temps de montage.
« Mon rêve serait de trouver un partenaire durable, public ou privé, qui partage mes valeurs et soutienne la chaîne en échange de visibilité. Cela permettrait de développer des projets encore plus ambitieux », conclut François Verheggen.