Le street art s’expose dans les rues. «Le terme ‘street art’ désigne imparfaitement une pluralité de pratiques parfois très éloignées les unes des autres», explique Éric Van Essche. «Issus de la scène graffiti et participant de l’art urbain, leurs auteurs ne peuvent toutefois être rassemblés au sein d’un collectif adhérant aux principes partagés d’un manifeste commun.»
«Cette terminologie anglophone est apparue au début des années 2000 lors des premières ventes aux enchères dédiées à cette forme d’expression. Elle fut définitivement consacrée en 2008 à l’occasion d’une exposition marquante, justement nommée Street Art, à la Tate Modern de Londres.»
Ce terme «permet à ceux qui l’emploient, artistes et autorités, de désigner la dimension esthétique et socialement acceptable des graffitis», précise Christophe Genin, professeur et chercheur en philosophie de l’art à l’Université Paris1 Panthéon-Sorbonne.

Découvrir et comprendre
Après «(R)évolutions du street art», Éric Van Essche, professeur aux Facultés d’architecture La Cambre-Horta, de philosophie et sciences sociales de l’Université libre de Bruxelles (ULB) publie «Exposer le street art» aux CFC-éditions. Une enquête enrichie de nombreux visuels pour découvrir et comprendre les liens entre street art et musées. Avec le témoignage d’artistes.
Contrairement aux graffitis nés dans les quartiers déshérités de New York, ce sont des jeunes issus de la classe moyenne, dont des étudiants des écoles d’art, qui s’emparent de cette pratique en Europe. Dès les années 1990, des ados de toutes les classes sociales s’expriment avec des graffitis, des tags, ces signatures apposées à la va-vite. Une nouvelle génération de graffeurs intègre des images dans leurs graffitis. Invente d’autres façons d’intervenir sur les murs des villes: le street art. Originaire de la classe populaire britannique, l’artiste Banksy choisit les murs de la ville de Bristol pour éveiller la conscience sociale dans les années 2000.
Une influence durable
«Le graffiti, comme le street art, n’a pas été une mode passagère. C’est une véritable sous-culture dont l’histoire couvre un demi-siècle. Et qui a eu un impact et une influence durables sur l’art, la culture et la société. Et ce, en dépit de nombreuses tentatives des autorités pour le vilipender ou le criminaliser», selon Simon Armstrong, acheteur pour Tate, une famille anglaise et canadienne de galeries d’art.
À Bruxelles, en 2016, le street artiste Denis Meyers investit, avec l’accord des promoteurs, le siège du groupe Solvay, destiné à la destruction. En 2023, Farm Prod présente 20 ans de réalisations dans le centre de création LaVallée, installé sur une ancienne friche industrielle bruxelloise. Une salle est dédiée aux réalisations dans la rue.
«De l’aveu des membres du collectif, cette séquence a été la plus laborieuse à mettre en place», raconte le Pr Van Essche qui enseigne aussi à l’École nationale supérieure des arts visuels de La Cambre. «Cette volonté d’atténuer la cassure entre l’exposition à l’intérieur et l’extérieur de la rue a malheureusement avorté par manque de financement et de temps.»
Contrer une disparition programmée
«La disparition programmée de l’art urbain place l’institution muséale face au défi de sa conservation», note le chercheur qui siège comme expert au Comité des arts urbains de Bruxelles.
«La Belgique ne dispose pas encore d’un centre d’archives à l’image de la France. Les street artistes privilégient le médium photographique pour rendre compte des interventions in situ dont ils peuvent, dès la conception, anticiper la disparition. Le street art s’expose désormais sur Internet. Un espace public digital qui prolonge le réel, voire s’y substitue.»
Un premier centre d’art urbain à Bruxelles
Les festivals de street art sont les premiers à transformer la rue en musée à ciel ouvert. La première édition belge se tient à Bruxelles en 2010. En 2012, l’événement se déplace à Louvain-la-Neuve.
La même année, le collectif Propaganza inaugure l’Urban Art Center à Forest (Bruxelles). Pour Éric Van Essche, «ce pari audacieux fait prendre la mesure de ce qu’un lieu consacré au graffiti et au street art devrait idéalement proposer comme infrastructure et comme ressources, tant aux artistes qu’au public. Voire à tous les acteurs de l’écosystème – culturels, politiques et économiques.»
«Les expériences recensées et analysées dans cet ouvrage constituent un répertoire de pratiques où puiser des pistes pour imaginer le musée idéal du street art.»