Le sexe faible, une invention du patriarcat

12 juin 2026
Temps de lecture : 4 minutes
par Raphaël Duboisdenghien

Chaque mois, en Belgique, deux femmes sont tuées par leur partenaire, leur ex ou un membre de leur famille, dit le ministre fédéral de l’Égalité des chances en 2025. Chaque année, ces féminicides dépassent le millier en Europe. Des dizaines de milliers dans le monde… «Si on ajoute les viols, les suicides, les mariages forcés et toutes les formes de coercitions physiques et psychologiques se dresse un tableau très sombre de la condition des femmes des Homo sapiens», constate le paléoanthropologue Pascal Picq.

«Il semble que rien ne puisse enrayer ces violences sexistes et sexuelles. Si les violences sexuelles avec des atteintes physiques s’observent chez des espèces proches, comme les chimpanzés, les violences sexistes sont propres aux humains. Ces violences persistent, parfois s’aggravent, malgré les campagnes médiatiques et la mobilisation. Elles font partie d’un système cohérent de coercitions qui s’enracine dans les supports de domination entre les sexes. Et se déploie dans toutes les sphères de la vie quotidienne.»

“Anthropologie des violences faites aux femmes au XXIe siècle”, par Pascal Picq. Editions Odile Jacob. VP 24,90 euros, VN 19,99 euros

Un frein

«Un regard anthropologique et historique couvrant les dix derniers millénaires constate la domination et le succès des sociétés patriarcales», note l’expert de l’évolution humaine. Son dernier essai «Anthropologie des violences faites aux femmes au XXIe siècle» paraît aux éditions Odile Jacob.

L’ancien chercheur au Collège de France, invité du Cercle de Wallonie-Bruxelles et de l’Académie royale de Belgique analyse les violences faites aux femmes comme un trait comportemental éthologique des mâles sapiens dans leur relation aux faits sociaux. L’auteur décrit les modes de coercitions et de violences masculines. Recherche les causes chez d’autres espèces. Examine les conséquences des violences sexistes et sexuelles. Sur la santé des femmes. Leurs trajectoires de vie. Leur devenir social et économique.

«Les violences réduisent la natalité», souligne Pascal Picq. «Dégradent les conditions d’éducation des enfants. Affaiblissent la cohésion sociale et contribuent à reproduire les mécanismes mêmes qui les perpétuent. Elles constituent un frein majeur au développement, à l’innovation et à l’adaptation de nos sociétés au XXIe siècle.»

Un moule patriarcal

Les évolutions récentes fissurent le moule patriarcal. Des hommes déstabilisés recourent aux violences sexistes, à la force brute. Les crises économiques exacerbent les tensions de genre. Menacent les rôles masculins traditionnels comme acteurs de l’économie.

Dans 86 pays, les femmes font face à des restrictions d’emploi, 95 pays ne garantissent pas l’égalité de rémunération pour un travail égal. «Ces discriminations légales créent des obstacles structurels qui perpétuent les inégalités économiques et facilitent les violences», affirme le chercheur.

«Le sexe faible est une invention du patriarcat. La complémentarité entre hommes et femmes dans le processus de production constitue une découverte majeure contredisant les modèles économiques classiques qui supposaient une substituabilité. Les femmes apportent de nouvelles compétences sur le lieu de travail, créant des gains de productivité et de croissance plus importants que précédemment estimés. Les entreprises avec une plus grande diversité de genre sont 25% plus susceptibles d’obtenir une rentabilité supérieure à la moyenne.»

Dans l’évolution humaine, les femmes ont joué un rôle central dans la durée, la continuité, le soin, la résilience et la gestion de l’effort prolongé. Plutôt que dans des performances brèves et explosives.

L’humanité ne s’est pas construite sur la seule compétition

«Il n’est pas dans la nature des mâles humains d’être violents comme en témoignent notre lignée évolutive ainsi que la diversité des expériences sociales égalitaires», précise Pascal Picq. «Dans le cadre des transformations socio-économiques actuelles réémergent différentes traditions anthropologiques d’assignations de genre. Dans un contexte global d’amélioration de la condition des femmes persistent des formes de violences sexuelles, parfois très graves, qui se manifestent dans la vie privée, dans la rue ou au travail.»

«L’humanité, contrairement à une vision erronée de l’évolution, ne s’est pas construite sur la seule compétition. Mais sur la coopération, la régulation de la violence et la sécurisation des relations.»

Les violences sexuelles apparaissent donc comme un échec évolutif… «À l’horizon 2050, une société qui ne garantit pas la sécurité des femmes et leur juste place s’engage sur une trajectoire anti-adaptative. Incapable de produire des générations socialement et psychiquement stables. L’égalité entre femmes et hommes, bien plus qu’un simple enjeu moral ou de politiques publiques et économiques, devient une condition de l’avenir de l’humanité.»

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