L'abri photographié lors du chantier de réhabilitation © Noiseless Art

Quand la mémoire descend sous terre

9 juin 2026
Temps de lecture : 7 minutes
par Laetitia Theunis

Tapi dans les entrailles de la Cité Miroir, à Liège, un abri antiaérien composé de six alcôves rondes témoigne d’un passé douloureux. Entre septembre 1944 et la fin janvier 1945, après l’euphorie de la Libération, alors que les bombes volantes V1 et les missiles balistiques V2 allemands s’abattent sur la ville, près de 400 personnes y trouvent régulièrement refuge. Seul abri antiaérien classé au Patrimoine wallon pour la singularité de son architecture, il vient d’être restauré à l’identique de ce qu’il fut. Et accueille désormais une exposition immersive permanente, mise sur pied par le Centre Pluridisciplinaire de la Transmission de la Mémoire (MNEMA-CPTM).

Déclinée en deux temps, la visite débute par une plongée en temps de guerre : la sirène retentit, et des figures virtuelles de citoyens venus s’y réfugier, accompagnent le visiteur. Dans une autre alcôve, une projection à 360° couvre les murs d’une vidéo didactique qui évoque toute une série de questions liées aux victimes civiles des guerres. Et relate l’évolution des pratiques de guerre, en évoquant notamment le premier bombardement massif de civils, le 26 avril 1937, à Guernica, ville basque espagnole.

Reconstruction de dialogues entre citoyens venus se réfugier lors des attaques, projetée sur les murs des alcôves © Laetitia Theunis
Projection à 360° sur les murs d’une alcôve © Laetitia Theunis

Un abri conçu dans l’urgence

L’abri antiaérien de 400 m2 se compose de 6 alcôves interconnectées, dessinant une ogive tronquée. « Cette forme a sans doute été pensée pour résister au minimum à l’effondrement du bâtiment. Toutes les parois sont fortement renforcées : 50 cm de béton pour les murs extérieurs et 65 cm pour les dalles de sol, là où, ailleurs, on se contente de 20 cm », explique Fabian Gérardy, architecte chargé de la rénovation de l’abri au sein de Triangle Architectes.

En 1935, les plans initiaux des Bains et Thermes de la Sauvenière — aujourd’hui la Cité Miroir — ne prévoyaient aucun abri antiaérien. Mais en 1938, alors que la construction du projet immobilier est sur le point de débuter, les plans sont modifiés en urgence sur demande de la Ville de Liège, afin d’y intégrer un abri antiaérien. Les Bains ouvrent finalement en 1942, mais l’abri ne sera utilisé qu’à partir de septembre 1944.

« Cette modification des plans en urgence — c’est-à-dire sans modifier la structure du bâtiment — explique l’implantation assez étrange, sans réelle organisation, des colonnes au sein des alcôves », précise l’architecte.

La disposition étrange des colonnes au sein d’une alcôve est due à une modification des plans en urgence © Laetitia Theunis
L’abri, accessible dès 1942, ne servira pas avant 1944 © Laetitia Theunis

Une restauration de longue haleine

La réhabilitation de l’abri antiaérien s’est étalée sur près de quinze ans et a mobilisé un budget de 2 467 000 euros.

En 2010, à l’occasion du vaste chantier de rénovation et de désamiantage de la Cité Miroir, le sous-sol a été entièrement confiné afin de retirer le plafonnage à base d’amiante qui recouvrait les parois murales de l’abri.

« Après cette première étape, le chantier de réhabilitation ne reprendra réellement qu’en 2025. Avec, notamment, un second désamiantage pour enlever, cette fois, les gaines de ventilation en asbeste dont le réseau fait la typologie et le côté atypique de cet abri antiaérien. En effet, c’est pour cette particularité de ventilation (avec filtres à air, ce qui en faisait un modèle de protection civile avant-gardiste pour l’époque, NDLR) qu’il est classé au Patrimoine wallon. Il est le seul abri antiaérien à détenir cette reconnaissance. Ensuite, les gaines ont été reconstruites à l’identique, mais sans asbeste, et remises en place », explique Fabian Gérardy.

La porte d’entrée de l’abri est d’origine. L’inscription a été reproduite à l’identique de ce qu’elle fut © Laetitia Theunis

Un abri les pieds dans l’eau

Situé au niveau -1 du bâtiment, l’abri se trouve à seulement vingt centimètres au-dessus de la nappe phréatique. À l’époque de son utilisation, il ne disposait ni de puisards ni de pompes : l’eau remontait régulièrement, et l’abri était partiellement ou totalement inondé. « Nous avons profité des travaux de réhabilitation pour installer un caniveau périphérique, recouvert d’une tôle métallique, qui canalise désormais l’eau vers des puisards. Depuis, il n’y a plus d’inondations », précise l’architecte.

Les portes, d’origine, ont été sablées, restaurées et repeintes. Elles assurent une semi-étanchéité à l’air et à d’éventuels gaz dans chaque alcôve, ce qui explique également la présence d’entre-portes. À partir de relevés photographiques d’époque, les inscriptions (« Défense de fumer », « Restez calmes ») et les symboles peints sur les murs et les portes ont été fidèlement reconstitués, dont la croix rouge dans un rond blanc qui signalait la nature du lieu.

Alcôve, avec vue sur les gaines de ventilation restaurées à l’identique, mais sans asbeste © Laetitia Theunis

Un Institut pluridisciplinaire dédié à la mémoire

La réhabilitation de l’abri antiaérien et l’exposition qui en découle sont portés par le MNEMA-Centre Pluridisciplinaire de la Transmission de la Mémoire, dont la mission est de stimuler le travail de mémoire en Fédération Wallonie-Bruxelles.

À la mi-mai 2026, l’Université de Liège, l’Université libre de Bruxelles et le MNEMA-CPTM ont inauguré l’Institut d’Études et de Recherches sur les Mémoires. À la croisée des disciplines scientifiques, cet institut entend explorer les multiples facettes du rapport au passé dans nos sociétés, qu’il s’agisse des mémoires collectives ou individuelles.

Le projet était en gestation depuis plusieurs années, avant que différents événements ne précipitent sa création. « Nous assistons aujourd’hui à un climat de raidissement idéologique. En partie en écho à ce qui se passe aux États-Unis, les valeurs démocratiques sont remises en question et certaines tentatives cherchent à revisiter le passé pour le transformer, l’utiliser ou l’instrumentaliser. Parallèlement, on observe des attaques contre le principe même de l’université et de la recherche », explique Philippe Raxhon, professeur à l’ULiège et cofondateur de l’Institut d’Études et de Recherches sur les Mémoires avec Jean-Philippe Schreiber, professeur à l’ULB.

Selon lui, notre société tend de plus en plus à banaliser le discours scientifique, en mettant sur le même plan démonstration rationnelle (par exemple, la Terre est ronde) et croyance (la Terre est plate). « Il existe une forme de normalisation des discours qui brouille les repères. Travailler sur la mémoire permet précisément de renouer avec l’exercice de la raison », poursuit-il.

« S’intéresser à la mémoire, c’est aussi réfléchir à ce qui donne à la temporalité une dimension profondément humaine. Sans mémoire, il ne peut y avoir d’anticipation. Or, nos sociétés semblent aujourd’hui organisées autour d’un rejet du passé et, parfois, d’un désintérêt pour l’avenir, au profit d’un présent omniprésent. Ce phénomène porte un nom : le présentisme, c’est-à-dire une concentration de toutes les énergies sur l’instant présent. Cette déformation du rapport au temps n’est pas neutre : elle comporte également des dimensions idéologiques. Le travail sur la mémoire redonne de l’épaisseur au réel et permet de renouer avec un certain nombre de postulats fondamentaux pour la vie en société », conclut le Pr Philippe Raxhon.

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