Le métier d’ethnographe s’acquiert sur le terrain

par Raphaël Duboisdenghien Durée de lecture : 4 min

Depuis près de 30 ans, Pierre-Joseph Laurent, professeur à l’UCLouvain, consacre l’essentiel de sa vie professionnelle à l’ethnographie. Cette science relève de l’anthropologie. Étudie les caractères sociaux et culturels des groupes humains. Repose sur des processus à expérimenter. À apprivoiser progressivement.

Pas de recettes. L’ethnographie ne s’enseigne pas directement dans les amphithéâtres des universités ni dans les manuels. Aux éditions Karthala, «Devenir anthropologue dans le monde d’aujourd’hui» décrit le travail, au Burkina Faso et au Cap-Vert, du cofondateur du Laboratoire d’anthropologie prospective à L’UCLouvain. Pour comprendre cet apprentissage qui implique une observation participante de longue durée.

“Devenir anthropologue dans le monde d’aujourd’hui” par Pierre-Joseph Laurent. Editions Karthalia – VP 15 euros

Un vécu partagé

«L’apprentissage de la familiarité entre un ethnologue et le groupe de personnes qu’il étudie constitue le processus fondamental qui conduit à la maîtrise de l’ethnographie», souligne le chercheur, rompu à l’observation participante par des années de terrain. «Je privilégie une anthropologie de l’événement comme manière patiente de pratiquer l’observation. J’ai appris à me placer derrière mes partenaires sur le terrain. Ils déterminent mes sujets d’enquêtes et dictent mon agenda. Ils sont mes maîtres. Et moi, un élève qui a tout à apprendre.»

Des anthropologues sont aveuglés par leur ethnocentrisme, leurs jugements de valeur, leur subjectivité. «La subjectivité n’empêche pas l’observation participante», réplique le Pr Laurent. «Dans le processus ethnographique, la subjectivité est l’instrument du franchissement d’une frontière culturelle, à la condition néanmoins de le contrôler. La subjectivité tient un rôle crucial. Mais, en même temps, le chercheur maintient une certaine distance, ou plutôt une clairvoyance, afin de repérer, mémoriser et consigner ce à quoi il participe. Une attitude complexe car intrinsèquement ambivalente. La posture ethnographique inclut un certain contrôle de la subjectivité.»

Des cahiers pour revivre le réel

Terrain et écriture du terrain forment un tout pour l’auteur de monographies, d’études approfondies dédiées à une question particulière fondée sur l’observation participante au Burkina Faso et au Cap-Vert.

«La monographie équivaut à la réécriture du terrain», explique le chercheur. «Dans mes cahiers, je note à droite mes interactions avec le terrain. Des informations tirées de l’observation participante au sens strict, mais aussi d’échanges fortuits ou plus formalisés. En soi, cette prise de notes constitue déjà une réécriture du terrain. Avec l’expérience, je m’y fie essentiellement pour les détails indispensables à l’ancrage du récit monographique. Et je peste fréquemment contre moi-même lorsque je constate des manquements dans mes notes, causés par de l’inattention ou des incompréhensions. Autant d’omissions qui ne pourront pas toujours être comblées par un retour sur le terrain.»

L’ethnographe, sociologue et agronome, réserve les pages de gauche de ses cahiers à ses sensations, ses ressentis et à ses premières interprétations. Il les illustre de photos prises avec un téléphone portable et imprimées régulièrement.

«Lorsque j’écris, elles m’aident à me rappeler des personnes, des ambiances et des détails de l’environnement de l’enquête. Ces photos participent aussi à l’élaboration d’interprétations plus étayées, formulées lors de l’écriture du terrain. Elles réactivent la mémoire.»

«J’enregistre peu, sauf lorsque les circonstances l’imposent, car, si les ambiances sonores sont importantes, le bavardage, les redondances et la retranscription m’épuisent. Et me distraient des fils conducteurs.»

L’ethnologue réactive aussi ses souvenirs en se rappelant les bibelots, les objets précieux de la vie quotidienne des villageois. Le logiciel de gestion de bases de données FileMaker l’assiste pour voyager dans ses cahiers.

Ne pas nuire à ses hôtes

Le Pr Laurent accède à la connaissance de l’autre en engageant sa propre personne. Il s’investit sur le terrain avec sa propre histoire, sa culture, son identité. Son engagement à prendre en compte sa subjectivité se double d’un positionnement éthique.

«Sur le terrain, le chercheur est confronté à des situations inconfortables, parfois inacceptables. Celles, par exemple, d’avoir à affronter des conflits, d’être témoin d’actes qu’il réprouve, voire parfois d’être impliqué dans des agissements contre son gré. Les choix éthiques sont permanents sur le terrain, mais également dans l’écriture du terrain. Ils consistent aussi à sélectionner les données de manière à ne pas nuire aux personnes qui l’ont accueilli.»

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