Jeune fruit (A) et fruit mature (B) de Medicago peregrina © Verloove et al.

Quand des graines centenaires refont surface le long de la Vesdre

14 avril 2026
Temps de lecture : 6 minutes
par Camille Stassart

C’est sur des fleurs peu communes qu’est tombé Simon Valentini, à l’époque étudiant en biologie, lors d’une balade le long de la Vesdre (province de Liège) à l’été 2022. Intrigué, il les photographie et partage ses clichés sur Observations.be, la plateforme de sciences citoyennes dédiée au suivi de la biodiversité en Belgique. Le jour même, Filip Verloove, chercheur au Jardin botanique de Meise, est alerté par ces nouvelles données et prend contact avec le jeune botaniste. Il faut dire que la découverte est remarquable : presque tous les végétaux repérés étaient étrangers à nos régions.

Exemples de fleurs des plantes exotiques recensées à Goffontaine © F. Verloove, S. Gonggrijp et S. Valentini

Pendant plusieurs mois, le Dr Verloove et un collègue néerlandais arpentent les berges de la rivière. Au total, ils identifient 178 espèces exotiques, la plupart originaires d’Australie, « On en a localisées à Chaudfontaine, Pepinster, Verviers, Dolhain, ou encore près de Liège. Mais c’est à Goffontaine qu’on a trouvé la plupart d’entre elles. » C’est d’ailleurs sur les rives de ce petit village qu’il découvre un spécimen du genre Medicago, aujourd’hui officiellement reconnu comme une nouvelle espèce.

Localisation des endroits où les chercheurs ont trouvé le plus d’espèces exotiques: 1. Goffontaine, 2. Chaudfontaine, 3. Pepinster, 4. Verviers, 5. Ensival et 6. Dolhain © F. Verloove

Medicago peregrina, espèce errante

« Je connais bien les Medicago et j’ai tout de suite vu, quand on a visité le site, que la plante était peu banale », se rappelle le Dr Verloove, spécialiste en flore belge et en plantes non indigènes en Europe. Lui et ses collègues décident de la comparer au plus de 90 espèces du genre connues à ce jour. Mais ils font chou blanc.

« On a ensuite réalisé entre 2023 et 2024 des analyses phylogénétiques et examiné ses caractères morphologiques en détail », poursuit le chercheur. « Comme l’individu trouvé portait à la fois des fleurs et des fruits, on a aussi pu le reproduire en laboratoire.» Ces travaux les amènent à la conclusion qu’il s’agit d’une espèce nouvelle, qu’ils baptisent Medicago peregrina, signifiant « errante » ou « étrangère ». De fait, on ignore encore son origine exacte. « Mais nos analyses génétiques pointent vers l’Iran ou des contrées voisines. »

Mais comment, au juste, des végétaux d’endroits si lointains ont-ils pu se retrouver chez nous ? Pour le comprendre, il faut remonter dans le passé industriel, parfois méconnu, de la vallée de la Vesdre.

Medicago peregrina sur le site de Goffontaine le 25 août 2022 © Rutger Barendse

Un héritage de l’industrie lainière

Dès le 17e siècle et jusqu’au début du 20e siècle, Verviers comptait parmi les plus grands centres lainiers du monde. Des peaux de mouton brutes, importées d’Australie, d’Afrique du Sud, mais aussi d’Amérique du Sud et du Proche-Orient, y étaient traitées. Et il arrivait que des graines de plantes venant de ces pays soient accrochées aux toisons. Aussi, quand la laine était lavée dans les manufactures, ces semences exotiques se retrouvaient dans la Vesdre, avec les eaux usées. Et certaines finissaient par germer sur les berges à Verviers, mais aussi dans les communes voisines en aval, donnant naissance à ce que les botanistes de l’époque appelaient les « adventices lainières ».

Si l’arrêt de cette industrie dans les années 1960 a inévitablement entraîné la disparition de cette flore atypique, certaines graines introduites à l’époque sont restées enfouies dans les sédiments de la rivière. Ce sont ces survivantes qui ont fait renaître, en 2022, le parterre de Goffontaine. « Les espèces trouvées appartenaient exclusivement à des familles connues pour produire des graines très résistantes, capables de rester viables pendant plusieurs décennies », précise le Dr Verloove. « Les graines à l’origine des individus découverts avaient donc au moins soixante ans, et possiblement plus d’un siècle.»

Site de Goffontaine en août 2022 © F. Verloove

Le combo gagnant : pluies diluviennes…

La réapparition d’adventices lainières durant l’été 2022 n’est pas un hasard. Pile un an plus tôt, la vallée avait été frappée par des inondations catastrophiques, causées par des trombes d’eau d’une intensité rare. La Vesdre, transformée en véritable torrent, a ainsi ramené à la surface ces graines exotiques. « L’épisode a probablement été si violent que leur enveloppe – très dure – a été fissurée, permettant leur germination un an plus tard », suppose le botaniste.

Connaissant le passé de la région, il n’a donc pas été surpris de voir pousser, après la crue, des spécimens exotiques. « Mais on ne s’attendait absolument pas à faire des découvertes aussi extraordinaires ! » Sans parler de la nouvelle espèce de Medicago, presque aucune des plantes identifiées n’avait été observée auparavant, y compris du temps où l’industrie lainière prospérait. « Certaines sont même aujourd’hui très rares dans leur pays d’origine. »

…et été caniculaire

« Historiquement, les adventices lainières qui poussaient le long de la Vesdre étaient des plantes capables de s’épanouir sous nos latitudes, comme certaines espèces méditerranéennes. Les graines provenant d’Australie ou d’Afrique du Sud, en revanche, avaient du mal à germer, car il ne faisait pas assez chaud », fait savoir le chercheur. Mais cela, c’était avant. L’été 2022, en l’occurrence, a été extrêmement chaud et ensoleillé, les faibles précipitations enregistrées ayant d’ailleurs battu des records. « Il ne fait aucun doute que ce sont ces conditions climatiques particulières qui ont permis la germination de ces graines, puis la floraison et la fructification des plants. »

Aujourd’hui, il ne reste presque plus rien de cette flore singulière : les gelées hivernales qui ont suivi ont détruit la majorité des individus. Dans le même temps, les berges ont progressivement été recolonisées par la renouée du Japon, une autre espèce exotique, mais très envahissante.

Cette apparition éphémère illustre toutefois la capacité des paysages à conserver une mémoire biologique des activités humaines passées. Et souligne aussi l’importance des inventaires botaniques dans les milieux perturbés ou récemment transformés.

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