Extra-Muros, au-delà des murs © Laetitia Theunis

Des murs, de l’ombre à la lumière

22 mai 2023
Durée de lecture : 5 min

Jusqu’au 1er octobre 2023 se tient l’exposition « Extra-muros, au-delà des murs » dans la gare des Guillemins à Liège. La thématique des murs est abordée de façon extrêmement variée, l’exposition étant un immense patchwork des différentes utilisations des murs. Elle est découpée en 3 parties. La première montre les murs comme des éléments d’oppression régulièrement utilisés dans les moments sombres de l’Histoire humaine. La deuxième partie s’attache à la mémoire portée par les murs, tandis que la troisième partie se veut positive en envisageant les murs comme moyens d’expression et d’émancipation.

Un défi narratif

Pr Philippe Raxhon, commissaire de l’exposition, revient sur sa genèse. « Au départ, il y avait une idée qui avait germé dans la tête des organisateurs de Europa Expo : il s’agissait d’un prolongement de l’exposition « j’avais 20 ans en 45 » en mettant le focus sur la thématique de la guerre froide. Le Mur de Berlin s’imposait de facto. Mais, il y a eu un attrait pour quelque chose qui était moins communément sollicité : les murs en général. Cela a été un défi de partir sur la thématique des murs pour construire une exposition. » Particulièrement dans l’endroit où se tient l’expo : un immense parking à plafond bas.

« Je me suis lancé dans la construction du fil narratif. J’ai également rédigé le catalogue de l’exposition et prêté ma voix pour la voix off de l’audioguide. C’était un beau défi. Cela était loin de mes thématiques de recherches (la critique historique, NDLR). J’aime bien aller sur d’autres pâturages », explique le professeur ordinaire au sein du département des sciences historiques de l’ULiège.

Dessins au fusain de femmes juives emprisonnées dans le guetto de Varsovie, par Zofia Lipecka © Laetitia Theunis

Murs historiques

Lorsque l’on pense aux murs, on entrevoit ceux qui ont enfermé et oppressé l’Homme au cours de l’Histoire. Les murs des prisons, ceux du guetto de Varsovie. Des mises en situation, des plaquettes explicatives, ainsi que de touchants dessins de portrait au fusain, accompagnent le spectateur dans sa déambulation.

« Depuis la plus haute Antiquité, de nombreux murs historiques ont été conçus de par le monde, pour répondre aux objectifs de défense collective ou de frontière, avec une dimension militaire. Par exemple, la ligne Maginot, une ligne de fortification construite par la France entre 1928 et 1940 le long de sa frontière avec la Belgique, le Luxembourg, l’Allemagne, la Suisse et l’Italie. »

« Mais aussi le fameux limes romain qui traçait la frontière de l’Empire et serpentait sur 7000 km en Europe et en Afrique du Nord. Ainsi que ceux de la Muraille de Chine qui ondulent sur le relief du pays sur 42.000 km de long (soit un peu plus de tour de la Terre, NDLR). »

Grande Muraille de Chine © Laetitia Theunis

Murs anti-migrants

Viennent ensuite les tristement célèbres murs anti-migrants. L’un des plus connus est celui de Georges Bush, érigé entre les Etats-Unis et le Mexique. L’exposition le révèle par une construction de balançoire coupée en son centre par le mur, mais permettant à un enfant d’un côté du mur de jouer avec un enfant de l’autre côté du mur. Ce type de balançoire revendicateur existe vraiment.

Représentation d’une des balançoires traversées par le mur anti-migrant séparant le Mexique des Etats-Unis © Laetitia Theunis

« Des murs se sont développés sur tous les continents. Mais, il y en a davantage au Moyen-Orient, en particulier dans la région d’Israël, de Palestine, ainsi qu’en Europe. Les précurseurs étaient les murs des enclaves espagnoles de Ceuta et Melilla, des bouts de terre européenne en Afrique. »

« La guerre froide a laissé des traces de murs entre la Corée du Nord et la Corée du Sud, la décolonisation aussi entre le Pakistan et l’Inde. Les conflits récents comme en Irak et au Koweït, en Syrie, ont fait s’ériger de nombreux murs. Et, actuellement, on assiste à un développement accéléré des murs entre la Russie et ses voisins. »

Carte mondiale contemporaine des murs anti-migrants © Laetitia Theunis

Murs de la mémoire

Mais tous les murs ne revêtent pas un aspect négatif ni ne sont synonymes de rejets. « Il existe des murs porteurs de sens, de symboliques. Ceux-là ont un message, des revendications à délivrer. »

Les murs qui transmettent une pédagogie de génération en génération, ce sont les murs de la mémoire. Ils témoignent de la présence du passé. Parmi eux, certains portent des noms de milliers de disparus, comme le mémorial de la Shoah, le mémorial des vétérans de la Guerre du Vietnam, ou encore le mur des disparus de Tyne Cot. Ce dernier rend hommage aux 35.000 soldats britanniques disparus dans le saillant d’Ypres après le 15 août 1917 et qui ne possèdent pas de tombe connue.

Certaines ruines témoignent également. C’est le cas d’Ouradour-sur-Glane, ce village français du département de la Haute-Vienne qui fut détruit en 1944 par les nazis, et qui est, depuis lors, resté en l’état. « En Belgique aussi, il y a un exemple fameux de ruines mémorielles : l’Abbaye de Villers-la-Ville. Elle a été ravagée durant la Révolution française et n’a jamais été reconstruite pour qu’elle puisse continuer à témoigner de son histoire. Ces ruines ont fini par acquérir une dimension esthétique. »

Inutile d’aller bien loin, nous avons tous chez nous des murs mémoires, des photos qui ornent les couches de papiers peints successives. « Ils ont imprimé, de façon infinitésimale, les murmures de nos conversations. »

Enfin, l’exposition se termine par une note positive, montrant les murs comme des supports d’expression, libérateurs de la pensée et des frustrations contemporaines.

Les murs sont aussi de supports d’expression © Laetitia Theunis
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