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Sommes-nous tous des menteurs ?

par Raphaël Duboisdenghien Durée de lecture : 4 min

«Nous mentons tous. Et certains d’entre nous mentent tous les jours», affirme le docteur en neuropsychologie Xavier Seron. Internet est un espace rêvé pour les menteurs. L’anonymat, l’éloignement spatial, la facilité de se présenter sous une fausse identité incitent aux mensonges. Armé de travaux issus de la recherche en psychologie et en neurosciences cognitives, le professeur émérite de l’UCLouvain nous éclaire sur ces tromperies dans «Mensonges!» aux éditions Odile Jacob.

Depuis l’avènement d’Internet, avec ses rumeurs, ses fausses informations qui se répandent en un instant, les chercheurs se préoccupent davantage des contextes favorables à l’émission de mensonges. Cette évolution paraît salutaire au neuropsychologue qui travaille comme expert médico-légal à Bruxelles.

"Mensonges !" par Xavier Seron. Editions Odile jacob. VP 23,90 euros - VN 16,99 euros.
“Mensonges !” par Xavier Seron. Editions Odile jacob. VP 23,90 euros – VN 16,99 euros.

Des systèmes éducatifs fabriquent des menteurs

«Il existe des environnements qui, lorsqu’ils sont pérennes, favorisent l’émergence d’individus qui utiliseront plus régulièrement le mensonge comme stratégie adaptative», explique le créateur du Centre de revalidation neuropsychologique aux Cliniques universitaires Saint-Luc à Bruxelles. «On sait, par exemple, que les systèmes éducatifs sévères conduisent les enfants qui les ont subis à mentir davantage que ceux élevés dans des environnements pédagogiques plus démocratiques.»

La recherche scientifique n’est pas à l’abri du mensonge… «Les institutions scientifiques et académiques auront beau mettre au point tout un ensemble de dispositifs veillant à prévenir les fraudes, cet arsenal ne servira à rien tant que ne sera pas menée une réflexion plus en profondeur sur les conditions dans lesquelles se déploie l’activité scientifique et sur ses procédures d’évaluation. Tant que les outils utilisés pour évaluer les jeunes chercheurs s’aligneront sur des principes de productivité semblables à ceux qui président au succès des entreprises, on n’évitera pas l’émergence de conduites frauduleuses.»

Les accros du Net sont visés

En 2014, les chercheurs britanniques Tom Buchanan de l’University of Westminster et Monica T. Whitty de l’University of Warwick ont effectué une enquête sur un millier de personnes friandes des sites de rencontre. Des internautes en ont piégé 16% avec de fausses identités. Les mensonges sont fréquents sur des sites où l’on dépose son profil pour être embauché. Établir des contacts sur les réseaux sociaux. Trouver un partenaire sexuel. Rencontrer l’âme sœur.

Le menteur dans la vie de tous les jours est-il plus ou moins menteur sur le Net? «Il n’y a pas de réponses documentées», répond le membre émérite de la Classe des lettres et sciences morales et politiques de l’Académie royale de Belgique. «Dans un environnement où l’évolution constante des techniques entraîne d’importants changements dans la dynamique des interactions possibles, il est sans doute trop tôt pour les aborder.»

Traquer les mensonges dans le cerveau

Détecter les mensonges avec des méthodes psychologiques et physiologiques n’est pas facile. Les résultats sont souvent incertains. Des scientifiques se sont alors tournés vers des techniques jugées plus objectives. Comme le polygraphe, le détecteur de mensonges. «Le succès public du polygraphe ne peut cependant faire oublier sa validité très imparfaite et toujours discutée aujourd’hui», observe le docteur honoris causa des universités de Genève et de Toulouse.

«Les chercheurs se sont demandé s’il ne serait pas plus efficace de traquer le mensonge au niveau de l’organe responsable de sa production, à savoir le cerveau. Les neurosciences poursuivent de la sorte un vieux rêve, ou cauchemar, maintes fois évoqué dans les ouvrages de science-fiction.»

Des chercheurs comme le Pr Davatzikos, du département de radiologie de l’University of Pennsylvania School of Medicine, et le Pr Haynes, rattaché au centre Bernstein de neuroscience computationnelle de Berlin, considèrent cet objectif à notre portée.

Rester vigilant

«Il reste bien du chemin à accomplir avant que ces techniques nous apportent des résultats fiables et exploitables», juge Xavier Seron. «Comme avec le polygraphe, il sera utile que le monde scientifique reste vigilant, rigoureux et honnête dans ses annonces afin que l’utilisation de techniques non éprouvées ne se répande pas vite. Au risque d’influencer les jugements et sanctions légales. Et conduire à innocenter ou à condamner à tort des sujets.»

«La décision d’utiliser ou non ces méthodes devra faire l’objet de débats démocratiques approfondis. Car, si dans les régimes démocratiques le droit permet aux suspects de garder le silence, il paraîtrait anormal de permettre à leur cerveau de les trahir. »

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