La méthode scientifique versus la méthode créationniste, par l'artiste John Trever© Laetitia Theunis

Savoir, croyance, opinion et idéologie : comment les distinguer ?

par Laetitia Theunis Durée de lecture : 7 min

Alors que l’obscurantisme gagne du terrain, que les réseaux sociaux façonnent l’opinion publique, que les théories scientifiques sont défiées et que celles du complot font leur nid sur la toile, comment distinguer savoir, croyance, opinion et idéologie ?

Dans le cadre de la fête des 50 ans de la laïcité organisée par le Centre d’Action Laïque, Guillaume Lecointre, zoologiste et directeur du département systématique et évolution du Muséum national d’Histoire Naturelle de Paris, a apporté son éclairage salutaire. Fait chevalier de la Légion d’honneur en 2016, il est aussi commissaire scientifique de l’exposition Darwin, l’original qui se tient jusqu’au 2 février 2020 à la Cité Miroir.

La stabilisation des savoirs scientifiques est collective

Le savoir est assumé collectivement. Les scientifiques travaillent, en effet, toujours en groupe. Après avoir été révisé par des évaluateurs extérieurs, un article révélant le compte-rendu de leurs expériences paraît dans un journal spécialisé. « Mais si personne ne reproduit le résultat, même s’il est publié dans des revues avec un haut facteur d’impact, il sera oublié. La stabilisation des savoirs n’est possible que parce qu’il y a corroboration d’un même résultat par des équipes indépendantes. »

Le savoir est d’autant plus légitime qu’il ne cesse de se justifier rationnellement. S’il échoue, il sera remplacé par un autre savoir, plus cohérent et plus solide.

Pr Guillaume Lecointre, directeur du département systématique et évolution du Muséum national d’Histoire Naturelle de Paris © Laetitia Theunis

Le savoir scientifique est d’autant plus légitime qu’il est périssable

« Il y a quelques années, on pensait que l’espèce humaine avait 200.000 ans d’âge. Mais il y a deux ans et demi, une publication reculait de 100.000 ans l’âge de l’espèce humaine. Les données, les résultats, peuvent changer. On préfère ainsi la notion de fiabilité à la notion de vérité. La notion de fiabilité est subtile : ce que les scientifiques proposent, c’est ce qu’ils ont de mieux pour le moment, vous pouvez vous y fier. Mais demain, la donnée peut changer. »

« Cela n’arrange pas les citoyens, car ils se comportent de manière dogmatique face à la science : ils ont envie d’avoir des vérités immuables car cela les rassure. Mais le rôle des sciences n’est pas de rassurer les gens. » Les sciences sont là pour assurer la fiabilité d’un résultat collectivement et rationnellement acquis sur les réalités du monde.

Les élèves se doivent d’être des crédules consentants

Quant à la croyance, au sens générique de confiance, c’est une nécessité sociétale. Il s’agit de la confiance mise dans une assertion dont on ne dispose pas de tous les ressorts de la démonstration.« Nous passons la plupart de notre journée à croire ce que dit autrui. On a besoin de cette confiance pour faire société commune. Elle est donc socialement bénéfique. »

L’espace scolaire est un espace complexe. Les contenus enseignés sont des savoirs. Mais l’attitude demandée aux élèves est celle de la confiance, du crédule consentant : le prof ne peut pas tout redémontrer tout le temps.

« Cela n’est pas grave si cette attitude de crédule consentant amène, de proche en proche, au savoir. Au cours de sciences, on ne devrait pas enseigner uniquement le « savoir » mais aussi la démarche scientifique que tout chercheur se doit d’appliquer devant chaque résultat obtenu par lui ou un de ses pairs. »

Et ce, en mettant l’élève dans une démarche d’investigation collective, comme l’explique Pr Lecointre, très actif dans l’amélioration de l’enseignement des sciences et la diffusion des sciences  :

 

La foi ne fonctionne pas comme une antichambre du savoir

La croyance religieuse est tout autre. Le terme « religieux » porte la racine étymologique du mot lien : ce qui est collectivement cru soude la collectivité qui y croit. Quelque chose ou quelqu’un a élaboré un certain nombre de préceptes auxquels la communauté adhère.

« Le mode de légitimation d’une croyance religieuse ne repose absolument pas sur sa remise en cause permanente et rationnelle, comme le fait le savoir scientifique. »

Cela amène le zoologiste spécialiste de l’évolution à refuser, par exemple, des débats en public avec des créationnistes. « On écrit à leur propos afin de les discréditer, on perce et explique leur stratégie, mais dialoguer avec eux en public n’est certainement pas la bonne stratégie. »

Pr Lecointre éclaire son propos :

 

L’opinion est polymorphe

L’opinion personnelle, quant à elle, se fonde sur des arguments démontrables rationnellement et sur des croyances, au sens de « confiance mise dans une assertion dont on ne dispose pas de tous les ressorts de la démonstration ».

L’opinion publique peut être vue comme la majorité des opinions personnelles au regard d’une question posée. Mais, selon le travail de Noam Chomsky, c’est bien plus que cela. Dans la « Fabrication du consentement », un livre qui éclaire les mécanismes de collusion des intérêts industriels, médiatiques et politiques pour faire admettre, par le peuple américain, la politique extérieure des USA dans les années 70 et 80, il décrit comment se façonne l’opinion publique.

Si cette opinion publique sert un intérêt, elle devient idéologie. « Cette dernière est si puissante qu’elle avance masquée, réinvente l’histoire et utilise le vernis de la science à son bénéfice », explique le Pr Lecointre.

L’idéologie, c’est prendre un bout de savoir dans un champ donné où il est légitime et ensuite, l’exporter dans un autre champ tout en le maintenant réduit pour mieux l’instrumentaliser.

Le complotisme naît de l’idéologie

« C’est bien évidemment de la manipulation puisqu’on extrait un élément d’une théorie scientifique en la coupant des liens qui lui donnent sens, pour réinventer des liens qui servent à l’idéologue. Ce mécanisme est décrit par Gérald Bronner, dans « La démocratie des crédules », pour expliquer la formation des complotismes. Notamment ceux qui pullulent sur la toile. Prenez dans les articles (ou sur des blogs, NDLR) des petits morceaux de sciences du climat, de sciences des matériaux, de biologie et d’agriculture, connectez le tout comme ça vous arrange et vous réécrivez un nouvel article sophistiqué » … et totalement faux ! Mais le vocabulaire scientifique employé trompe le lecteur, car il est perçu, a priori, comme un gage de qualité.

Un exemple flagrant? Le sociologue Herbert Spencer, tristement célèbre pour son idéologie du Darwinisme social, ne va prendre dans les théories de Darwin que ce qui l’intéresse pour justifier le laisser-faire économique libéral de l’Angleterre victorienne.

Plus un républicain est éduqué scolairement, moins il va s’inquiéter du changement climatique

L’idéologie est prégnante, nous baignons dedans sans en avoir toujours conscience.

En 2012, Lawrence Hamilton, sociologue à l’Université du New Hampshire, a réalisé des travaux marquants, confirmés par d’autres. Après leur avoir demandé pour qui ils votaient et leur degré de scolarité, il a interrogé quelque 3000 Américains sur le degré de crédit qu’ils portaient au changement climatique. Et ce, au départ de photos satellites prises chaque année du couvert de glace arctique, montrant sa réduction progressive de 40 % entre 1979 et 2009.

Le résultat est très interpellant : plus un démocrate est éduqué scolairement, plus il va s’inquiéter du réchauffement climatique. Plus un républicain est éduqué scolairement, moins il va s’en faire.

Au contraire des démocrates, plus un républicain est éduqué scolairement, moins il va s’inquiéter du changement climatique © Laetitia Theunis

Nous sommes très sensibles à la confirmation de nos idées mais peu à leur contradiction

Deux mécanismes jouent pour expliquer cette divergence. L’un est social, l’autre cognitif.

« Plus on est éduqué, plus on ose, plus on se sent légitime de prendre position contre des postures ou des affirmations qui passent pour être officielles. Peut-être aussi est-on plus apte à l’argumentation. »

L’élément cognitif est lié aux nouveaux modes de circulation de l’info sur la toile : ceux-ci nous engagent sur la pente glissante du biais de confirmation. Nous sommes, en effet, naturellement plus sensibles à privilégier les informations confirmant nos idées préconçues. Et à accorder moins de poids aux hypothèses et informations jouant en défaveur de ces conceptions.

Ce biais de confirmation est terrible sur la toile, comme l’explique le Pr Lecointre :

 

Sensible à cette thématique, Dre Yaël Nazé, astrophysicienne à l’ULiège a conçu “Initiation à l’esprit critique ou comment ne pas s’en laisser conter“, un dossier pédagogique, à télécharger gratuitement, à destination des enseignants du secondaire.

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