Pr Jean-Pierre Bourguignon © ERC

Les trois priorités du Pr Bourguignon pour le Conseil européen de la Recherche 

par Christian Du Brulle
Durée de lecture : 6 min

Depuis lundi, le Pr Jean-Pierre Bourguignon, l’homme qui a présidé pendant six ans aux destinées de l’ERC, le Conseil européen de la Recherche (jusqu’en décembre dernier), est de retour à Bruxelles. Le mathématicien français âgé de 73 ans a été appelé à la rescousse. Cette institution qu’il connaît bien, et qui finance des milliers de chercheurs en Europe, pourrait voir ses budgets pour la période 2021-2027 sensiblement rabotés.

Lors du Conseil européen de la semaine dernière, le budget global pour la Recherche européenne a, en effet, été ramené de 94 à 81 milliards. Une baisse de moyens qui pourrait aussi toucher l’ERC et donc la recherche fondamentale que cette agence soutient activement. Les chiffres définitifs ne devraient toutefois être arrêtés qu’en octobre prochain. L’ERC disposait depuis le 1er janvier 2020 d’un nouveau président. L’italo-américain Mauro Ferrari. Mais celui-ci avait jeté l’éponge début avril. L’agence européenne de financement de la recherche fondamentale était depuis sans président. Le Pr Bourguignon vient donc d’en reprendre temporairement la direction.

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Daily Science : Pr Bourguignon, quand avez-vous repris la présidence de l’ERC ?

Jean-Pierre Bourguignon : « Depuis lundi, je suis de retour à la tête de l’ERC, à la demande de la Commissaire à la Recherche Marya Gabriel. Début mai, le Conseil scientifique de l’ERC avait demandé à la Commission mon retour temporaire à la présidence de cette agence. »

Daily Science : Quelle sera la durée de votre mission ?

Jean-Pierre Bourguignon : « Elle durera sans doute jusqu’à la fin de l’année, peut-être un peu au-delà. L’objectif est d’avoir le prochain programme-cadre pour la recherche (2021-20127) « Horizon Europe » sur les rails, au 1er janvier 2021. L’idée est aussi que le prochain président ou la nouvelle présidente de l’ERC soit nommé(e) et qu’il ou elle prenne ses fonctions au 1er janvier 2021. Mais cela pourrait prendre un peu plus de temps. J’assumerai l’intérim. »

Daily Science : Quels sont les trois principaux enjeux de ce nouveau mandat ?

Jean-Pierre Bourguignon : « Ma première priorité est de sécuriser le budget de l’ERC, qui relève du programme-cadre Horizon Europe. C’est dans cette partie du budget que les coupes décidées la semaine dernière lors du Conseil européen par les leaders nationaux ont été les plus marquées. »

« Il faut que le programme-cadre pour la recherche reste cohérent et réponde aux ambitions politiques affichées. Personne n’avait imaginé une baisse du budget global « recherche » de cette ampleur (ndlr: il passerait de 94 milliards d’euros à 81 milliards d’euros pour la période 2021-2027). Ce qui aurait un impact direct sur le financement de l’ERC. »

« De plus, les délais pour négocier, sensibiliser les acteurs politiques, sont très serrés. Les dernières discussions budgétaires à trois, le trilogue, entre la Commission, le Parlement, et le Conseil, sont programmées les 6 et 15 octobre. Tous les textes disponibles doivent être disponibles à ce moment-là. Cela nous laisse très peu de temps. »

« Ma seconde priorité, qui n’est peut-être pas perceptible à l’extérieur de l’ERC, est d’assurer le bon fonctionnement de l’Agence à l’avenir. Jusqu’à présent, ce fonctionnement a été optimal. Avec la pandémie, cela a constitué un véritable défi. Il a fallu réunir des commissions scientifiques pour évaluer les projets, faire des interviews de candidats pour certains appels et décider quels seront ou non les projets financés, tout ceci pendant une période où les déplacements des experts et les contacts en présentiel avec l’administration étaient difficiles, voire impossibles à organiser. Notamment à cause des confinements des populations et parce que nos experts sont situés partout dans le monde, dans des fuseaux horaires très différents. »

« Nous avons maintenu le cap, avec les moyens techniques à notre disposition, par écrans interposés. Cela a été un exploit. Mais cela a aussi été épuisant pour les équipes. Ce mode de fonctionnement exceptionnel, avec des réunions virtuelles de cinq voire six jours plutôt que des réunions de deux ou trois jours à Bruxelles avec tous les intervenants autour de la table, a donné de bons résultats. Mais il ne doit pas devenir la norme à l’avenir. Ce n’est pas tenable. Et il en va de même de la gestion des projets financés. Continuer à ce rythme est insoutenable. »

« Enfin, ma troisième priorité concerne l’évaluation de l’efficacité des différentes composantes de la Commission, dont l’ERC. Les services centraux risquent de vouloir appliquer les mêmes règles à tout le monde. Or, les niveaux de performance de chaque composante sont différents. »

« Le Conseil européen de la Recherche est déjà une des agences de financement de la Recherche en Europe des plus performantes en ce qui concerne la part de son budget consacrée à son propre fonctionnement administratif. Peut-être même la plus performante. Nos coûts de fonctionnement sont de l’ordre de 2,5 à 3 % de son budget global. Ailleurs, c’est presque 5 ou 6 %. Cela signifie que le travail d’amélioration de l’efficacité de nos procédures a déjà été fait. Il ne faudrait pas qu’on demande à ceux qui ont déjà fait de tels efforts de recommencer! Il y a des limites. Tout cela a été possible parce que le personnel est très motivé et très compétent. Si on veut le garder, il faut le respecter. Comme président, cela fait partie de mes responsabilités. »

Daily Science : Parlons chiffres. Quels sont les enjeux liés au prochain budget de l’ERC ?

Jean-Pierre Bourguignon : « Si on regarde les propositions budgétaires initiales, le rapport de Pascal Lamy proposait de consacrer un budget plancher de 120 milliards d’euros pour le futur programme de recherche « Horizon Europe ». En juin 2018, ce chiffre a été ramené à 94 milliards d’euros, dont 17,6 % allaient à l’ERC, soit 16,6 milliards d’euros sur sept ans. Cela reste pour moi un objectif. »

« Chaque année, l’ERC finance un millier de programmes de recherche d’excellence. Mais chaque année, 350 à 450 chercheurs brillants avec des idées jugées aussi excellentes ne peuvent pas être financés faute de moyens à l’ERC. Si nous disposions de plus de moyens, nous savons que nous pourrons, sans baisse de qualité, financer plus de recherches en Europe. Pour nous, financer davantage la recherche est une véritable option, sans risque pour l’Europe. Nous risquons sinon de perdre ces talents ! »

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