Dominique Bonjean, archéologue préhistorien, explique l'une des fresques monumentales de la grotte Chauvet (ici miniaturisée), lors d'une exposition temporaire à l'espace muséal d'Andenne - Toile rétroéclairée réalisée grâce aux photographies 3D de Ph. Psaïla, A. Psaïla et G. Perazio pour Synops  © Laetitia Theunis

La domination de l’Homme sur l’animal remonte à au moins 36.000 ans

par Laetitia Theunis
Durée de lecture : 5 min

L’Homme moderne domine l’animal. Et cette relation déséquilibrée aurait débuté il y a au moins 36.000 ans. Cet âge, c’est celui des quelque 8500 m² de peintures et gravures réalisées au fusain sur les parois de calcaire blanc de la grotte Chauvet (Ardèche, France). L’analyse posée par les Préhistoriens révèle une mythologie élaborée, s’assimilant à l’animisme, démonstratrice de l’ascendance prise par l’Homme sur l’animal. Elle est au cœur de l’exposition « Les secrets de la Grotte Chauvet. L’art des origines, révélé par la 3D » qui se tient à Andenne jusqu’au 8 janvier 2023.

Une représentation animale réaliste

Sur les 1000 dessins et gravures répertoriés dans la grotte Chauvet, il y a 442 animaux et 558 dessins et ponctuations.

Dans les religions animistes, les esprits des divinités de la nature sont soit en haute montagne soit dans des grottes, cachés derrière les parois. « Quand un artiste venait dans la grotte Chauvet et voyait un renflement dans la paroi, il imaginait que c’était la panse d’un bison. Il préservait alors ce renflement et ne dessinait que les cornes et les pattes de quelques coups de fusain et d’ocre rouge, pour révéler l’esprit de l’animal qui se trouvait caché là derrière. Et ce, dans une représentation réaliste de l’animal », explique Dominique Bonjean, commissaire scientifique de l’exposition et archéologue préhistorien à l’espace muséal d’Andenne.

Par exemple ce hibou, le seul que l’on connaisse dans l’art pariétal, dessiné de dos, avec toutes ses rémiges, mais avec la tête de face : cela exprime une fine observation ornithologique. En effet, les rapaces, grâce notamment à leurs 14 vertèbres cervicales, sont capables de tourner leur tête de 270°. A titre de comparaison, l’humain, doté d’à peine 7 vertèbres cervicales, ne peut tourner la tête que de 90°.

Représentation réaliste d’un bison (sa panse est un renflement de la paroi) au galop. L’animal a 8 pattes, il faut en cacher 4 successivement pour le voir courir sur la paroi – panneau réalisé grâce aux photographies de Ph. Psaïla  et de G. Perazio pour Synops © Laetitia Theunis

Le chaman, intercesseur entre deux mondes

Les populations animistes contemporaines, qu’elles soient Amérindiennes, Aïnous ou Inuits, font toutes appel à un chaman. Celui-ci joue le rôle de l’intercesseur entre le monde des esprits et le monde naturel. C’est par le chaman que l’on pose les questions aux divinités, et c’est par le chaman que les éventuelles réponses vont venir. « Tous les chamans vus par l’ethnographie se déguisent en animal. »

Dans la grotte Chauvet, il y a de nombreuses représentations d’un humain, homme ou femme, avec une tête d’animal. Lion, bison, cerf. Il s’agirait de chamans. «  Une des interprétations de Chauvet, c’est la lecture à travers ces masques. En effet, quand un artiste est capable de dessiner finement un bison en allant jusqu’à noter les points d’ancrage de ses vibrisses, il n’est pas logique que, 3 pas plus loin, on découvre un lion dessiné avec une tête grossière à la Omer Simpson. On interprète ces déformations comme étant des sourires humains. On serait donc dans une optique d’un individu humain portant un masque représentant un animal, ici en l’occurrence, un lion. »

« Les artistes de la grotte Chauvet ont clairement fait la différence entre les masques de félins et les félins réalistes. Et les masques sont toujours au-dessus des animaux réalistes, comme pour les dominer ou les guider. »

A gauche, animaux représentés de façon réaliste, avec sensation de mouvements. Tout à droite, en haut, au-dessus des autres animaux, une tête d’animal aux traits grossiers arborant un sourire : cela pourrait être la représentation d’un chaman – Toile rétroéclairée réalisée grâce aux photographies 3D de Ph. Psaïla, A. Psaïla et G. Perazio pour Synops  © Laetitia Theunis

Début de la domestication

L’archéologue préhistorien y voit les prémisses de la domestication. Laquelle va commencer par le chien, mais aussi peut-être par le cheval.

L’Homme moderne vient du Zagros, une chaîne montagneuse située en Iran et en Iraq. En quelques millénaires, il occupe toute l’Europe occidentale. « Quand il commence à pénétrer en Europe, il s’y diffuse à une telle vitesse qu’on a du mal à croire qu’il le fait à pied. La monte du cheval est tout à fait imaginable pour l’époque. » Et donc, sa domestication.

Néandertal vivait davantage en harmonie avec l’animal

L’Homme de Néandertal disparaît il y a 42.000-43.000. Cette humanité cousine de la nôtre n’avait pas la même relation de domination vis-à-vis des animaux.

« Néandertal s’est toujours interdit de chasser avec des outils en os, en ivoire. Il respecte l’animal et ne le tue qu’avec des outils en pierre. Il utilise donc le minéral pour travailler le végétal et pour tuer l’animal. »

« Les premiers Hommes modernes qui s’installent en Europe arrivent avec une mythologie particulière qui est centrée sur l’animal. Ils ont dépassé le stade de l’outillage minéral. Et ont commencé à contraindre les populations animales. Ils chassent alors avec des outils en os et en ivoire. Autrement dit, ils sont allés prélever sur l’animal ses propres armes et les ont retournées contre lui. »

« L’Homme moderne domine clairement l’animal. Cela a commencé il y a au moins 36.000 ans. Et ça continue aujourd’hui. »

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