Durant l'hiver 2026, les Mésanges bleues étaient plus nombreuses que les autres années dans les jardins belges © Jean-Paul Leau

Grand recensement des oiseaux de jardin : bilan contrasté pour l’avifaune hivernale

3 mars 2026
par Camille Stassart
Temps de lecture : 8 minutes

Près de 12 000 citoyens ont participé au Grand recensement des oiseaux de jardin organisé par Natagora. Depuis 2004, l’ASBL de protection de l’environnement active en Wallonie et à Bruxelles invite le grand public à identifier et à compter les oiseaux qui visitent leur jardin durant le dernier week-end de janvier.

Cette opération de science participative permet de suivre l’évolution des populations hivernales à une période où les dispositifs de suivi à grande échelle sont rares. Et ce, dans des espaces verts privés qui couvrent une part importante du territoire. Résultats ? Cette 22ᵉ édition marque plusieurs records historiques.

Des mésanges bleues plus nombreuses

Lors de cette nouvelle campagne, 358 173 oiseaux appartenant à 69 espèces ont été recensés dans 8 710 jardins. Premier constat : la diversité globale reste stable, avec un « top 10 » inchangé depuis le lancement du projet, bien que le classement varie au cours du temps. En 2026, on retrouve, par ordre de fréquence d’observations : la Mésange charbonnière, la Mésange bleue, le Rouge-gorge familier, le Merle noir, la Pie bavarde, le Pigeon ramier, le Pinson des arbres, la Corneille noire, le Moineau domestique et la Tourterelle turque.

Concernant la Mésange bleue, si sa fréquentation des jardins reste stable par rapport à 2025, le nombre d’oiseaux recensés a en revanche augmenté de 13 %, gonflé par la venue d’individus migrateurs. « Chez nous, cette espèce est plutôt sédentaire. Mais dans les populations du Nord de l’Europe, on observe parfois de grands mouvements migratoires, dépendant du succès reproducteur du printemps précédent et de l’abondance de nourriture à l’automne », explique Jean-Yves Paquet, docteur en biologie et directeur du Département Études de Natagora.

« De toute évidence, il y a eu davantage de naissances en 2025, suivies d’une « pénurie » alimentaire. Ce qui a provoqué des migrations vers le sud. Des groupes impressionnants ont ainsi été observés. Du jamais-vu depuis le début des comptages de mésanges migratrices. Et une partie est restée en Belgique.»

Des corvidés toujours en progression

Mais cette hausse ponctuelle ne doit pas éclipser le fait que toutes les espèces de mésanges – bleues, charbonnières, à longues queues, nonnettes, huppées, noires et boréales – tendent à décliner dans nos régions. Un rapport de synthèse  publié par Natagora sur la période 2004-2022 montre d’ailleurs que sur 37 espèces fréquentant nos jardins, seules 12 sont en progression, tandis que 20 reculent et 5 restent stables.

Choucas des tours © Olivier Colinet
Choucas des tours – Tendance globale (courbe grise) et variations interannuelles (courbe rouge) de la fréquence dans les jardins © Natagora

Parmi les espèces en augmentation, se trouvent plusieurs espèces de corvidés. « Il se passe notamment quelque chose avec le Choucas des tours », fait savoir Jean-Yves Paquet. « Cette espèce, qui niche en colonies, est désormais plus fréquente et occupe une plus grande partie du territoire. Alors que les choucas étaient observés dans un jardin sur dix, on les trouve en 2026 dans près de trois jardins sur dix. À quoi est-ce dû ? On l’ignore encore. Ce serait peut-être lié à l’évolution du bâti, car ils nichent volontiers dans les cheminées. »

La Pie bavarde, elle aussi, gagne du terrain. Présente dans 69,5 % des jardins sur la période 2004-2022, elle atteint aujourd’hui les 74 %. Une réussite liée à sa grande capacité d’adaptation. « Peu exigeante en matière d’habitat, la pie est également très débrouillarde pour trouver sa nourriture. Elle souffre donc moins de la simplification des jardins, souvent réduits à une pelouse, pauvre en graminées, en fleurs et en insectes. » Son régime alimentaire repose surtout sur les invertébrés qu’elle trouve en creusant le sol. Mais elle consomme aussi des fruits, des graines, des restes alimentaires, et même les œufs d’autres oiseaux, en particulier ceux du Merle noir.

Merle noir mâle © Robert Hendrick

Le déclin du Merle noir, plus qu’un effet « pie »

Cette augmentation des pies, explique-t-elle la chute des merles, qui atteignent en 2026 leur minimum historique de fréquentation des jardins ? « Si ça semble logique sur le papier, ce n’est probablement pas le cas », tempère le naturaliste. « Déjà, la plupart des nids de merles sont prédatés non pas par les pies, mais par les chats. Ensuite, malgré que l’espèce rate souvent sa nidification – seulement 1 nid sur 5 produira des jeunes à l’envol –, elle produit beaucoup de jeunes quand les conditions sont bonnes. Elle est donc capable de faire face à cette pression. »

En réalité, le déclin a débuté en 2017, avec l’épidémie du virus Usutu, auquel le Merle noir est particulièrement sensible. Et les populations n’ont pas l’air de se rétablir. « Peut-être que le virus circule toujours. Il n’est pas vraiment suivi, car il affecte seulement certaines espèces sauvages. Les printemps très secs, comme on en connaît de plus en plus, peuvent aussi jouer, le merle se nourrissant essentiellement de vers de terre », lesquels attendent qu’il fasse humide pour monter en surface.

Pie bavarde © René Dumoulin

Toiture rénovée ? Pensez aux nichoirs

Le Moineau domestique atteint, lui aussi, un minimum historique en 2026, tant en effectifs qu’en présence dans les jardins. Un recul inquiétant pour une espèce longtemps associée à l’humain, d’où son nom. « Originaire des steppes d’Asie centrale, il s’est, en effet, rapidement adapté à la vie à nos côtés dès les débuts de l’agriculture, il y a environ 8 000 ans », rappelle Jean-Yves Paquet.

Même si ce facteur n’explique pas à lui seul son déclin, l’isolation moderne des bâtiments et la suppression des interstices dans les toits et les murs réduisent les sites où il nichait autrefois. « Installer des nichoirs peut les aider, tout comme les mésanges. Mais il faut éviter une exposition plein sud puisqu’il y fait beaucoup plus chaud que dans une cavité naturelle. »

Son régime alimentaire étant granivore, une autre hypothèse à considérer est « la réduction du nombre de fermes dans les campagnes abritant des stocks de graines, et la disparition progressive des poulaillers.» En ville, c’est plus largement le recul de la nature qui pose problème.

Moineau domestique mâle © Robert Hendrick

Des mangeoires et, surtout, des jardins plus naturels

A la question de savoir si les mangeoires peuvent y pallier, le naturaliste nuance : « Bien qu’elles puissent exercer une influence positive sur certains oiseaux, ça ne remplace pas toujours la perte des ressources naturelles. En réalité, ce nourrissage profite surtout aux citoyens, en leur permettant d’observer les oiseaux et de se reconnecter à la nature. »

En la matière, quelques règles sont à respecter : mieux vaut installer plusieurs mangeoires, à remplir avec parcimonie, afin de limiter la compétition entre oiseaux et d’éviter les rassemblements artificiels propices à l’échange de pathogènes. « Dans tous les cas, il faut arrêter immédiatement le nourrissage si l’on observe des oiseaux malades ». Au menu, « on privilégiera les graines de tournesol, très appréciées, plutôt que des boules de graisse avec filet, qui présentent un risque d’accrochage. On peut aussi proposer quelques pommes. » De fait, tous les oiseaux ne sont pas strictement granivores. Le Merle noir, friand de fruits et de baies, appréciera.

« Reste que la véritable clé, quand on dispose d’un jardin, est de laisser la plus grande place possible à la nature : tondre moins, planter des arbustes indigènes, favoriser les zones sauvages, laisser pousser le lierre sur les façades… et ainsi recréer des habitats et des sources alimentaires durables », conclut Jean-Yves Paquet.

Haut depage