
Les actes du colloque «Regards sur les enquêtes» du Collège Belgique et de la Société française de statistique sont publiés dans la collection Transversales de l’Académie royale de Belgique. Sous la direction du professeur d’histoire économique, d’histoire des sciences et des techniques Kenneth Bertrams. Du professeur émérite de statistique Jean-Jacques Droesbeke. De la professeure de statistique Catherine Vermandele (ULB).
Des enquêtes sur le monde ouvrier
«Les enquêtes sur le monde ouvrier n’ont pas reçu une attention à la mesure de leur importance», relève le Pr Éric Geerkens du Département des sciences historiques de l’ULiège. Le chercheur présente la littérature sur ces enquêtes. Met en évidence des caractéristiques belges, britanniques, françaises, italiennes aux XIXe et XXe siècles.
«Un premier temps se situe dans les décennies 1830 et 1840, quand le développement de l’industrialisation en Europe de l’Ouest, sur le modèle britannique, concentre des populations dans des bassins industriels. Et les expose aux conséquences du mode de production capitaliste.»
Les barbares sont déjà là
«C’est le moment où les problèmes ouvriers deviennent une question sociale que les autorités et classes dominantes semblent découvrir. Le regard porté sur les populations ouvrières, si proches dans l’espace et tellement éloignées par leurs conditions de vie et de travail, est alors marqué par une sorte d’orientalisme intérieur selon l’expression de l’historien français Xavier Vigna. De curiosité effrayée par ‘les barbares sont déjà là’.»
«Cette attitude n’est pas propre à cette seule période», observe Éric Geerkens. «Dans l’entre-deux-guerres, les élèves des écoles de service social, d’extraction majoritairement bourgeoise, vont en stage en milieu ouvrier pour découvrir et s’acclimater à la population dont ils auront la charge. L’un des enquêteurs du Mass-Observation (organisme britannique de recherche sociale, NDLR) des années 1930 se compare encore à un vrai explorateur en route pour Bornéo. Alors qu’il part à la rencontre des ouvriers de Bolton, dans le Grand Manchester.»
De 1960 à 1990
Les enquêteurs entrent dans les usines. Universitaires et militants se côtoient.
«La désindustrialisation amorcée dans les années 1980 et 1990 pose évidemment la question de l’effacement, non pas des populations ouvrières, mais des préoccupations qui les accompagnaient», constate le professeur d’histoire économique et sociale. «On conclurait à tort à la disparition des investigations dans ce domaine. Comme en témoignent les nombreuses enquêtes de terrain sur la santé au travail. Ou des publications ciblant des secteurs ou professions.»
Surmortalité chez les soignants, les chauffeurs de bus, les caissières
Invitée au colloque, la sociologue et démographe Nathalie Bajos a codirigé l’enquête française EpiCov (Épidémie et Conditions de vie sous le covid-19). Mise en place en 2020 auprès d’un échantillon aléatoire de 130.000 personnes âgées de plus de 15 ans.
On pointe des inégalités sociales… «Des données provenant des États-Unis et du Royaume-Uni ont montré d’importantes disparités. Notamment en matière de mortalité selon l’âge des personnes, leur sexe, leur appartenance à une minorité racisée et également leur lieu de résidence», explique la directrice de recherche à l’Institut français de la santé et de la recherche médicale (Inserm). «Des différences importantes existent aussi selon les professions, notamment au Royaume-Uni. Les personnes occupant des emplois dits de première nécessité, les personnels soignants, mais aussi les chauffeurs de bus, les caissières, etc., ont connu une surmortalité très importante par rapport aux emplois du secteur tertiaire.»
Réticence à la vaccination
Les analyses de l’Institut français de la statistique et des études économiques (Insee) montre que les personnes nées à l’étranger, en particulier en Afrique subsaharienne, présentent une forte surmortalité. Ces données révèlent une forte surmortalité en Seine-Saint-Denis, limitrophe de Paris. Un des départements où les taux de pauvreté et de migration sont parmi les plus élevés.
Des travaux supplémentaires sont nécessaires… «Par exemple, pour comprendre le rapport à la vaccination et les raisons pour lesquelles certains groupes sociaux restent réticents malgré l’accès gratuit aux vaccins en France», ajoute Nathalie Bajos. «Des travaux menés au sein de notre équipe ont montré qu’une dimension structurante de non-recours à la vaccination était le sentiment de se sentir socialement exclu. Les personnes confrontées à des discriminations ou vivant dans des conditions de grande précarité se sont sans doute senties moins concernées par cet appel à la solidarité nationale.»