L’enjeu, le défi et le plaisir de l’anthropologie

24 août 2026
Temps de lecture : 4 minutes
par Raphaël Duboisdenghien
“Anthropologie du sensible”, par Thibault Fontanari,
Antoine Laugrand,
Jean-Frédéric de Hasque. Editions Academia. VP 28,50 €, VN 22,99 euros

Les éditions Academia publient l’«Anthropologie du sensible» dans la collection Investigations d’anthropologie prospective. Ses 11 contributeurs rendent hommage à l’anthropologue Anne-Marie Vuillemenot qui accède à l’éméritat. Les chercheurs dialoguent avec ses thèmes de recherche, du Kazakhstan à la Mongolie. En passant par le Sahara, le Proche-Orient, les Philippines, l’Amazonie et la Colombie.

Des années de connivence

«Anne-Marie disposait d’années de connivence avec un groupe d’éleveurs, d’éleveuses nomades des steppes du Kazakhstan», raconte son collègue à l’UCLouvain, le Pr Pierre-Joseph Laurent, membre de la Classe des Lettres et Sciences morales et politiques de l’Académie royale de Belgique.

«Accompagné de photos, son récit était calibré, précis, mesuré. Le regard habité, dans le même élan, elle leur donna la parole. Expliqua le contexte et transcenda l’expérience de leur vie singulière pour nous amener dans une déclinaison du monde globalisé.»

La vie nomade des Kazakhs

Anne-Marie Vuillemenot examine les transformations de la vie nomade des Kazakhs. «Du Kazakhstan au Ladakh, extrême Nord de l’Inde, le lecteur plonge au cœur des cosmologies de l’Asie centrale», précise Frédéric Laugrand, professeur à l’UCLouvain, directeur du Laboratoire d’anthropologie prospective (Laap).

La chercheuse aborde le terrain comme un tissage de relations entre interlocuteurs… «Une approche inductive qui permet de suivre le déroulement de la vie quotidienne et événementielle du groupe de personnes étudiées», explique-t-elle. «Puis à questionner et à analyser. Depuis des préoccupations et usages locaux, les flux de vie observés et auxquels le chercheur participe.»

Pour le Pr Laugrand, «l’ethnographie ne se limite pas à une simple technique d’observation d’un monde pluriel. Elle est expérientielle. On ne le dira jamais assez à une époque où ce terme est galvaudé, avec une myriade de chercheurs qui prétendent faire de l’ethnographie comme on fait des statistiques. Or, cette dernière transforme souvent le corps de celui ou celle qui la pratique. L’ethnographie bouleverse et met en œuvre de multiples sensations. Elle passe par une perception multisensorielle. Et l’immersion qu’elle présuppose produit des effets d’ordre cathartique sur le corps ou la manière d’être au monde».

«Comme nombre de ses pairs, Anne-Marie Vuillemenot montre que l’ethnologue peut sortir profondément transformé d’un terrain. Il faut souvent de nombreux allers-retours sur le terrain, et des terrains de longue durée, parfois même une vie entière, pour que l’anthropologue comprenne ses hôtes.»

En transe

Initiée par un chamane, une personne censée communiquer avec le monde des esprits, la Pre Vuillemenot a expérimenté la transe au Kazakhstan. «J’ai aujourd’hui encore beaucoup de mal à qualifier les événements qui se sont produits à travers moi, en dehors de ma volonté et en pleine conscience de ce qui se passait», écrit l’ethnologue dans “L’intelligence des Invisibles”. «Je n’avais pas conscience d’être en transe, si tant est que je pusse reconnaître en moi cet état. Mais bien d’être agie par d’autres.»

«Parfois contraints à la migration ou à la cohabitation, par exemple avec des antennes de téléphonie mobile, les esprits vendus ou monétarisés continuent cependant à se manifester et à s’inscrire dans la circulation des belles paroles.»

Robert Crépeau, professeur au Département d’anthropologie de l’Université de Montréal (Québec) a côtoyé des chamanes sans devenir un initié. Il s’adresse à Anne-Marie Vuillemenot. «Comme toi, je me suis intéressé aux désordres et aux déséquilibres qui affectent le lien social par la force des choses, puisqu’ils affectent la spécialité des chamanes, des Baqsi du Kazakhstan, des oracles Ihamu du Ladakh de tes terrains. Des Uwishin achuar du Pérou et des Kujà kaingang du Brésil sur mes terrains. Comme toi, j’ai placé, au centre de mes préoccupations, la compréhension et la traduction de ce que tu nommes “le rapport aux invisibles”. Comme toi, je n’ai jamais aimé le terme “esprit”.»

Les invisibles ont des effets bien réels

Des chercheurs des années 1990 refusent de réduire les rapports aux esprits et aux invisibles à des superstitions ou à des croyances… «Il est incontestable que les invisibles ont des effets bien réels dans la vie quotidienne», pense le Pr Crépeau. «Ils sont plus que des représentations ou encore des manifestations imaginaires.»

La dernière partie du livre aborde la perspective artistique chère à la Pre Vuillemenot, fondatrice du festival du film «Humains en Sociétés» à l’UCLouvain. Un rendez-vous de personnes intéressées par un cinéma de la proximité à partir d’une vision anthropologique du monde.

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