par Raphaël Duboisdenghien

Luc de Brabandere est passionné par la créativité. Le mathématicien-philosophe enseigne ses concepts, ses méthodes, ses outils aux étudiants de la Louvain School of Management et de la Grande école d’ingénieurs française, Supélec. Dans les entreprises, le conseiller du Boston Consulting Group anime des séminaires pour développer de nouvelles visions.

 

"Pensée magique, pensée logique", par Luc de Brabandere, Editions Le Pommier, 9 euros VP.

« Pensée magique, pensée logique », par Luc de Brabandere, Editions Le Pommier, 9 euros VP.

Il expose sa philosophie dans «Pensée magique, pensée logique» aux éditions Le Pommier. Destinée au grand public, cette histoire de la créativité va de l’Olympe à la Silicon Valley. Elle est illustrée par Cécile Bertrand.

 

Le véritable défi: changer les idées anciennes

 

«Plus de 30 ans passés au pays de l’imagination m’ont conduit à une conviction un peu paradoxale: le véritable défi de la créativité n’est pas tant d’avoir des idées nouvelles que de changer les idées anciennes», raconte Luc de Brabandere. «La créativité doit être perçue comme une petite pièce d’un grand puzzle qui a pour nom changement. C’est le choix délibéré d’être moteur plutôt que victime.»

 

L’ingénieur en mathématiques voit en Héraclite d’Éphèse, son philosophe favori, l’ancêtre des facilitateurs de changement. Ce penseur grec, né vers 550 avant notre ère, estime que le changement est inévitable. «On ne peut se baigner deux fois dans la même rivière», dit-il. «Panta rhei», tout coule, synthétise sa pensée.

 

Le livre est illustré par Cécile Bertrand

Le livre est illustré par Cécile Bertrand.

 

Au commencement de la philosophie, un espace réduit est réservé à la créativité, une forme de pensée magique. Socrate est préoccupé par la non-vérité. Platon recherche plutôt la vérité absolue. Aristote fait une synthèse de ses deux prédécesseurs. Tous trois pensent que la Terre est le centre de l’Univers.

 

Les choses commencent à changer avec Copernic convaincu que la Terre tourne autour du Soleil. Trois cents ans plus tard, Darwin expose sa théorie de l’évolution des espèces. Au tournant du XXe siècle, Freud fonde la psychanalyse. Avec Einstein, l’homme apprend que son expérience de l’espace et du temps n’est pas absolue. Le mathématicien-philosophe Bertrand Russel montre les limites des raisonnements logiques. Pour Picasso, tout acte de création est d’abord un acte de destruction.

 

La science se nourrit du faux

 

Luc de Brabandere rend hommage au philosophe des sciences Karl Popper pour avoir secoué le monde en soutenant que la science progresse quand on prouve que quelque chose n’est pas vrai.

 

«Les travaux de Popper ne couvrent qu’un champ de la créativité, qui consiste à trouver quelque chose qui est déjà là. La gravité existait avant Newton et la double hélice de l’ADN avant Francis Crick et James Watson.»

 

Pour les inventions technologiques et la création artistique… «C’est plus compliqué. Si l’on regarde l’histoire, la logique d’un inventeur apparaît bien souvent différente de celle qui préside à l’image de son invention! Dans son élaboration du téléphone, Graham Bell fut motivé par le désir de communiquer avec son épouse qui était sourde. Charles Cros voyait dans le phonographe un moyen de conserver la voix de ceux qui allaient mourir. Le PC, pensé comme une superbe machine à calculer, est très vite devenu une magnifique machine à écrire. De décalages en détournements, de surprises en étonnements, il y a parfois un abîme entre le projet d’un inventeur et l’usage qu’en fait le public. Certains philosophes comme Michel Serres prétendent même que l’on n’invente jamais rien.»
 
Créativité et pensée logique sont indissociables

 

Quelle est la part de la logique dans la pensée créatrice? «Difficile à dire. Probablement impossible même. Ce qui est plus sûr, c’est que la pensée magique est indissociable d’une pensée logique, et vice versa. On peut se poser la question inverse. Et se demander quelle est la liberté de l’homme face aux structures de sa pensée. Vue sous cet angle, la créativité apparaît comme la plus haute forme d’autonomie qu’il est possible d’atteindre. Puisque c’est une autonomie non seulement par rapport au monde et aux autres, mais aussi par rapport à soi.»

 

Être créatif, c’est sortir du cadre pour avoir des idées nouvelles… «Il faut penser à d’autres cadres. C’est-à-dire lâcher notre imagination dans d’autres représentations du monde. Toujours ouverte, mais toujours frustrante, la pensée créative ne s’accommode ni de limites ni de théories. Elle nous remet sans cesse en place, face aux faiblesses de nos incertitudes.»