Il n’y a pas d’âge pour être mobile

par Christian Du Brulle

Série (3) / Cerveaux Baladeurs

 

La mobilité des chercheurs n’est pas qu’une affaire de « jeunes scientifiques ». En septembre, au Canada, l’Université de Liège (ULg) a signé un protocole d’accord avec l’Université de Montréal afin de faciliter la mobilité de leurs professeurs.

 

« Il s’agit de la création d’un fonds destiné à couvrir les frais d’échanges de professeurs entre nos deux universités », souligne le Dr Guy Lefebvre, Vice-recteur aux affaires internationales et à la Francophonie de l’Université de Montréal (UdeM).

 

Développer des recherches communes

 

Dans un premier temps, les échanges seront modestes: deux membres du personnel académique de chaque université traverseront chaque année l’Atlantique pour aller donner cours dans l’institution sœur. « Et plus si affinités », pourrait-on dire. Ces échanges pourraient déboucher sur des programmes de recherche conjoints.

 

A l’Université de Montréal, on est accoutumé à ce type d’échanges. « Nous avons signé des accords similaires avec une vingtaine d’autres institutions dans le monde », souligne le Dr Lefebvre, notamment avec l’Université Libre de Bruxelles (ULB) ou encore avec l’Université de Genève. Un brassage académique de grande valeur.

 

Année sabbatique: ressourcement rime avec renforcement

 

Le nouvel accord signé avec l’ULg illustre bien la volonté de développer toujours un peu plus la mobilité des scientifiques et des réseaux de recherche. On notera cependant qu’en Fédération Wallonie-Bruxelles (FWB), il n’y a pas qu’à Liège que les « seniors scientists» ont des fourmis dans les jambes.

 

A Louvain-la-Neuve ou Mons par exemple, les chercheurs aguerris ont aussi la mobilité en tête. Elle peut prendre diverses formes: depuis de brefs séjours à l’étranger jusqu’aux réorientations de carrière plus radicales, voire définitives. Les Prs Sonia Collin, à l’Université Catholique de Louvain (UCL), et Philippe Dubois, à l’Université de Mons (UMons), en sont deux exemples.

 

A l’âge de 50 ans, le Pr Dubois, spécialiste de réputation mondiale en science des matériaux, quitte tout simplement l’UMons pour relever un nouveau défi à l’étranger! De son côté, après 28 ans de recherche et d’enseignement à l’UCL, le Pr Sonia Collin vient de prendre une « année sabbatique », soit une mise entre parenthèses de sa carrière afin de s’aérer les méninges.

 

Pr Sonia Collin, UCL.
Pr Sonia Collin, UCL.

« Cela a été une expérience fantastique », commente Sonia Collin, responsable de l’Unité de brasserie et des industries alimentaires à l’Earth and Life Institute de l’UCL.

 

La spécialiste en…chocolats a arpenté la planète à la recherche des meilleures variétés de Criollo. « Il s’agit d’une des meilleures variétés de fèves de cacao qui existent sur Terre », dit-elle. « Le Criollo offre des arômes exceptionnels. Il est aussi à la base de chocolats plus riches en antioxydants ».

 

« Cette mise au vert m’a permis de m’écarter des routines quotidiennes qui s’installent sans qu’on les remarque. Quand on a le nez dans le guidon, avec la charge d’enseignement, les recherches au laboratoire, les contrats extérieurs, les tâches administratives, on se déconnecte de certains fondamentaux ».

Ecoutez le Pr Collin détailler les avantages d’une telle année sabbatique marquée par de multiples déplacements internationaux.

De Mons au Grand-Duché de Luxembourg

A l’Université de Mons, c’est un autre type de mobilité qui a séduit le Pr Philippe Dubois. Plus radicale celle-là. Ce quinquagénaire qui était encore tout récemment Vice-recteur à la recherche de l’UMons, et surtout un des 20 meilleurs spécialistes au monde en science des matériaux (selon Thomson Reuters), vient de prendre la direction du Grand-Duché de Luxembourg.

 

« Après des dizaines de sollicitations internationales, j’ai finalement dit oui à la proposition qui m’a été faite par le Fonds National de la Recherche (FNR) luxembourgeois », explique le Pr Dubois. Un choix qui a mené, depuis le 1er septembre dernier, ce lauréat des prix Quinquennaux du F.R.S.-FNRS, à lâcher son poste de directeur du Centre d’Innovation et de Recherche en Matériaux Polymères (160 chercheurs), de l’Université de Mons.

 

Fondateur, voici 19 ans du Laboratoire des matériaux polymères et composites, il avait été approché ces derniers mois par un chasseur de têtes. La proposition était intéressante, autant d’un point de vue intellectuel qu’économique.

 

Onze millions d’euros pour relever deux nouveaux défis

 

« Il s’agit de créer et de développer au Grand-Duché de Luxembourg un nouveau groupe de recherche dans le domaine des matériaux composites durables », explique-t-il. « Un groupe qui sera intégré au sein du LIST (Luxembourg Institute of Science and Technology) et pour lequel d’importants moyens financiers sont mis à ma disposition par le FNR » via le programme PEARL. Les chaires PEARL visent spécifiquement à recruter des scientifiques internationaux de haut niveau vers le Luxembourg.

 

On notera au passage que Le Grand-Duché mène actuellement une politique de recrutement qui s’adresse aussi aux jeunes scientifiques prometteurs, via son programme ATTRACT.

 

Un budget de quatre millions d’euros est mis à sa disposition pour cette mission. « Plus deux millions de moyens complémentaires pour l’acquisition d’équipements. Le tout pour faire de la recherche fondamentale », souligne le scientifique belge.

 

Parallèlement, et vu les qualités du chercheur, le gouvernement luxembourgeois lui a également proposé de prendre les fonctions de directeur scientifique de son tout nouveau « NCC-L », le « National Composite Centre of Luxembourg ». Un second défi, parfaitement en phase avec ses compétences et ses aspirations. Il a donc accepté. Philippe Dubois dispose de cinq millions d’euros complémentaires pour équiper le NCC-L.

 

Une étape de carrière, au bon moment

 

Les budgets disponibles sont importants. Toutefois, ils sont loin d’être la seule explication qui a motivé le Pr Dubois à changer d’horizon.

 


Découvrez ici ce que dit Philippe Dubois sur cette nouvelle aventure scientifique.

Fuite des cerveaux? Peut-être… « C’est toujours une grande satisfaction de voir que nos talents sont prisés à l’étranger », indiquait le Ministre Marcourt (en charge de la Recherche en FWB) dans le journal L’Echo de samedi dernier. L’Echo proposait à ses lecteurs une double page sur la thématique de la mobilité des chercheurs, en guise d’introduction à la présente série d’articles.

 

« C’est une source de fierté », précisait le ministre Jean-Claude Marcourt. « Cela montre la qualité de notre Recherche. Mais la recherche n’est pas l’œuvre d’un individu isolé. C’est celle d’une équipe. A Mons, les laboratoires vont bien entendu continuer à tourner ».

 

« Par ailleurs, la qualité de la recherche est aussi une question de réseaux, de relations internationales. Et ce réseau est loin de disparaître avec le départ d’un scientifique comme le Pr Dubois. Au contraire: il va s’étendre davantage encore. Ce qui est profitable pour tout le monde ».

La mobilité européenne des chercheurs: l’œuvre d’un Belge

D’où vient cette mobilité toujours plus importante qui balaie les rangs de la Recherche scientifique? La mondialisation et le développement des technologies de l’information facilitent assurément les contacts internationaux entre chercheurs. En Europe, cette plus grande mobilité trouve aussi son origine dans la création de l’Espace Européen de la Recherche (EER – ERA en anglais).

 

« C’est la volonté de la construction de l’EER, un concept qui traduit la politique de la Commission européenne en matière de recherche et d’innovation, qui a donné un coup d’accélérateur à la mobilité des chercheurs », souligne le Pr Véronique Halloin, Secrétaire générale du Fonds de la Recherche (F.R.S-FNRS). Le FNRS est la principale agence de financement de la Recherche scientifique fondamentale en Belgique francophone.

 

L’EER a été lancé avec le 6e programme cadre européen de financement de la recherche. Rappelons au passage que cet Espace Européen de la Recherche est l’œuvre d’un… scientifique et politicien belge: Philippe Busquin. Alors qu’il était Commissaire européen à la Recherche (entre 1999 et 2004, dans la Commission « Prodi »), Philippe Busquin, physicien formé à l’ULB, a lancé le concept d’espace de mobilité européenne pour les chercheurs. Un concept qui s’est traduit en stratégie européenne, entérinée par les Conseils européens de 2000 à Lisbonne, de 2001 à Stockholm, 2002 à Barcelone et encore de Bruxelles, en 2003.

 

(Avec le soutien du Fonds pour le journalisme de la FWB)