Le commissaire Maigret surmonte ses crises de soi

29 mai 2026
Temps de lecture : 5 minutes
par Raphaël Duboisdenghien

«Tout lecteur assidu de Simenon sait que la crise de soi est la pierre angulaire de maintes de ses fictions», pense Jean-Louis Dumortier, professeur honoraire de l’ULiège. «Dans les romans policiers, cette prise de conscience n’est presque jamais le fait de Maigret. Mais le commissaire découvre qu’elle a déstabilisé l’auteur ou la victime de l’acte criminel. Ou encore les deux qui sont parfois des figures interchangeables.»

“Traces – Crise de soi dans la fiction simenonienne”, par Jean-Louis Dumortier. Presses universitaires de Liège. VP 15 euros

«L’écrivain liégeois a lui-même fait, plusieurs fois peut-être, l’expérience de cette crise au cours de son existence. Songeons notamment à la mort de son père, qui met fin à sa scolarité et ruine un fragile équilibre familial. Songeons aux rencontres qui mettent le tout jeune homme à la croisée des chemins. Songeons aux relations sentimentales avec Sylvie, Régine, Joséphine, Denyse et Teresa. Songeons à la conjonction des circonstances qui ont amené Simenon à s’expatrier en France, en Amérique du Nord, en Suisse. Et, ici comme là, à changer de domicile.»

Aux Presses universitaires de Liège, les huit auteures et auteurs du dernier volume de Traces dépeignent des personnages simenoniens en crise de soi. Maigret, redresseur de destinées. Un directeur de banque victime de son passé. Un réceptionniste complice d’une escroquerie. Un chapelier qui a tué sa femme impotente, acariâtre et dominante…

Le commissaire à la pipe n’est pas un surhomme

Entré jeune dans la police, Maigret a eu des crises de soi. «Une certaine stabilité, quelques convictions fondamentales et le soutien de ses proches qui croient en lui, tout cela fait qu’il a pu surmonter les moments de crise», pense Murielle Wenger qui a quitté l’enseignement pour se consacrer à l’étude de l’œuvre de Georges Simenon.

Le sens de soi du commissaire à la pipe vacille dans «Pietr le Letton», paru en 1931… «Simenon montre que son héros peut avoir des failles: ‘ce n’était plus le bloc dur, tout d’une pièce, formidable, qu’il aimait camper devant ses adversaires’. L’attente morale va se doubler d’une blessure physique. Et le romancier est clair dans ses intentions. Maigret n’est pas un surhomme.»

Le commissaire est dépassé par les événements… Notamment dans «L’affaire Saint-Fiacre» (1932) où il est déstabilisé par le heurt violent entre souvenirs d’enfance et réalité. Dans «La colère de Maigret» (1963), lorsqu’il est accusé d’être corruptible. Dans «Maigret se défend» (1964) quand on l’accuse d’avoir tenté d’abuser une jeune fille. Ce que ne croient pas Mme Maigret et son fidèle adjoint, l’inspecteur Janvier.

Pour Murielle Wenger, «grâce à l’appui d’une épouse aimante, grâce à sa conscience de lui-même, à son estime de soi, Maigret est un modèle d’équilibre, face à tous les personnages et crise qui traversent l’œuvre simenonienne».

Un roman résolument optimiste

À 65 ans, agité par des relations tendues avec Denyse, sa seconde épouse. Vivant en couple avec Teresa. Préoccupé par la santé physique de sa mère nonagénaire et par la santé mentale de sa fille adolescente, Georges Simenon écrit en Suisse «Il y a encore des noisetiers» (1969). «C’est l’un des très rares romans durs résolument optimistes», constate Christine Bister, professeure de français à l’athénée royal de Namur. «Les problèmes familiaux trouveront, au sein du monde fictionnel, de plus heureuses solutions que dans la réalité.»

Dans une lettre venue de New York, le héros du roman apprend que sa première femme se meurt d’un cancer. L’ancien directeur de banque de 74 ans s’interroge sur l’époux, le père qu’il a été. Il découvre que son passé comme son avenir sont peuplés de gens dont la vie a tourné au gâchis.

Simenon tourne le dos à son habituel pessimisme, observe Christine Bister. Son héros aide financièrement un de ses fils galeriste. Tire sa petite-fille adolescente des embarras d’une maternité précoce.

Rechercher la vérité dans le passé

«L’ombre portée des souvenirs traumatiques liés à l’enfance de Simenon se retrouve tout au long de la série des Maigret», explique Paul Mercier qui a enseigné la psychosociologie à l’Université de Franche-Comté (France). «La méthode du commissaire consiste à rechercher la vérité cachée dans les événements du passé. À remonter aux blessures anciennes pour élucider un drame récent.»

«Dans ses enquêtes, Maigret s’attache à préserver la tendresse qu’il éprouve pour les suspects. Et à atténuer autant que possible la violence inhérente à la suspicion d’intentions criminelles. C’est que le genre de crime, qui l’intéresse le plus souvent, est l’issue funeste d’une crise provoquée par un dysfonctionnement familial aux origines lointaines.»

La famille de Simenon était hantée par la honte. La tante Élise, atteinte de la folie de la persécution à 26 ans. La tante Félicie, internée en pleine crise de delirium tremens à 34 ans, décédée trois jours après son entrée dans un asile… L’auteur prolifique, décédé à 86 ans, espérait se purger de ses démons familiaux avec des romans comme «Pedigree» (1948).

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